Épisode 81 · · par Franco Huard
Sous le Bandeau #81 – Être auteur(e) maçonnique en 2024
Pour ce 81e épisode, Franco retrouve son complice Hervé H. Lecoq le temps d’une « conversation de salon » qui, comme d’habitude, part d’une question simple pour faire le tour du monde. Franco vient de publier son tout premier livre — il n’ose même pas encore se dire « auteur » — et il lance la question qui fâche : a-t-on encore besoin d’auteurs maçonniques en 2024, ou a-t-on déjà tout écrit ?
Faut-il encore écrire des livres maçonniques ?
Le déclencheur de la discussion, c’est l’annonce de Philippe Benhamou, qui a fait savoir qu’il ne produirait plus d’ouvrages maçonniques : selon lui, il a écrit tout ce qu’il avait à écrire. De quoi faire réfléchir Franco. Combien de livres existent déjà sur le seul grade d’apprenti ? Des dizaines. Reste-t-il vraiment des sujets neufs à défricher ? Hervé, fidèle à sa « méthode maçonnique », promet de répondre à la question… en commençant par parler d’autre chose.
L’économie impitoyable de l’édition maçonnique
La vraie question, dit Hervé, ce n’est pas de savoir s’il faut écrire, mais de comprendre pourquoi les livres maçonniques se vendent si peu. Les tirages sont faibles, les maçons rechignent à payer pour des livres, et bien des maisons d’édition ne survivent que grâce à leurs autres collections. Pire : entre le distributeur, les librairies et les retours au pilon, l’auteur ne sait souvent jamais combien d’exemplaires il a réellement vendus — et ça ne lui rapporte à peu près rien.
« Un livre maçonnique, tu prends peut-être un petit chèque et ça te paye un resto avec des copains. »
— Pierre Mollier (rapporté par Hervé)
La parade ? Maîtriser son canal de distribution. En auto-édition, on sait exactement ce qu’on vend, et on peut relancer les ventes en permanence : Hervé raconte qu’en montrant simplement ses livres derrière lui dans ses vidéos, il en écoulait une vingtaine à chaque publication. Les salons, eux, restent un investissement lourd en temps et en argent où l’on ne gagne presque rien ; on y va surtout pour l’amitié — ces « avantages égoïstes » d’auteur, comme la fameuse blague du salon de Lille où Hervé a fait croire à tout le monde que Franco était un danseur international.
Écrire pour être lu, pas pour écrire
Pour Hervé, un bon livre doit offrir un « avantage égoïste » au lecteur : répondre à une vraie problématique, sinon, même si le sujet nous intéresse, un contenu creux ne retiendra personne. Il met en garde contre les groupes d’auteurs sur les réseaux, où l’on publie surtout entre auteurs sans jamais toucher de vrais lecteurs. Le nerf de la guerre reste le même :
« Écrire, c’est facile. Mais se faire lire, c’est très compliqué. »
— Hervé H. Lecoq
Parmi les livres d’introduction qui tiennent la route, les deux compères citent « La Franc-maçonnerie pour les Nuls » de Philippe Benhamou, « Lâchez-moi le tablier » d’Éric Grégoire, « Mes premières questions sur la franc-maçonnerie » d’Hervé, ou encore les ouvrages de Franck Fouqueray — un « marketeux » qui a bâti une communauté et sait relancer ses ventes. Au fond, dit Hervé, on écrit un livre pour trois raisons : léguer quelque chose d’utile, flatter un ego surdimensionné (« spoiler : ça ne fera pas votre légende »), ou répondre à une sorte d’appel plus grand que soi.
Best-sellers, mémoire et oubli
Qu’est-ce qu’un vrai best-seller maçonnique ? Pour Hervé, ce n’est pas un chiffre de ventes, mais un livre qui, dix ans plus tard, est toujours conseillé et réédité : l’épreuve du temps. Il évoque les dictionnaires (Boucher), les interprétations discutables d’Oswald Wirth, mais surtout ces auteurs immenses qu’on oublie faute de relais — Alain Bernheim, l’historien Hughan, le trio Knoop-Jones-Hamer qui a compilé les textes fondateurs, ou encore Philippe Langlet, dont « Les Textes fondateurs de la tradition maçonnique » est pour lui le seul livre qu’un maçon devrait absolument posséder. Il rend aussi hommage à René Guilly et au travail méticuleux de son épouse, qui découpait et recollait des bouts de rituels pour en retrouver les sources. Sans un frère ou une sœur pour nous initier à ces auteurs, souligne-t-il, on ignore jusqu’à leur existence — un peu comme cet ouvrage paru chez Dervy qui interroge le potentiel initiatique de la culture populaire, des mangas aux jeux de rôle.
Le livre de Franco : des menaces à la riposte
Franco, lui, raconte pourquoi il a écrit. Pendant ses premières années d’émissions, il recevait des menaces de mort quasi mensuelles ; deux personnes sont même venues cogner à sa porte. Le vrai déclencheur : un internaute qui détourne un selfie pris à la grande loge du Texas pour le coiffer de la bannière de Serge Abad-Gallardo, l’auteur de « Je servais Lucifer sans le savoir ». Trop, c’est trop. Son public cible n’est d’ailleurs pas d’abord le maçon, mais le conspirationniste convaincu que les francs-maçons sont lucifériens — quitte à porter le combat sur TikTok, une plateforme qu’il déteste pourtant. Et le prochain projet est déjà en route : un livre sur le degré de Past Master au REAA, appuyé sur le Tuileur de Vuillaume.
Séparer l’œuvre de l’auteur, et transmettre
La discussion glisse vers une question épineuse : peut-on aimer une œuvre en méprisant son auteur ? Les exemples fusent — Albert Pike, raciste et général confédéré, mais qui a tout de même reconnu et aidé la maçonnerie de Prince Hall ; Léo Taxil et ses mensonges increvables ; Céline et son « Voyage au bout de la nuit ». Pour Hervé, la politique maçonnique est une « gangrène » : mieux vaut consacrer sa vie à la symbolique, inépuisable — il en veut pour preuve son enquête sur l’origine de la « pierre cubique à pointe », qu’il fait remonter à une gravure du XVIIIe siècle réalisée en Saxe, avec pour seule devise « prouvez-moi que j’ai tort ». Car le vrai danger, concluent-ils, c’est l’inaction : les anti-maçons, eux, écrivent énormément. Continuer à écrire, à transmettre et à adapter les traditions — des gants du XVIIIe siècle aux bougies LED d’aujourd’hui — reste le meilleur moyen d’empêcher la maçonnerie de mourir.
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