Épisode 2 · · par Franco Huard
Émission #02 – Rite Écossais Rectifié & Templiers
Pour sa deuxième émission, Sous le Bandeau joue sur deux tableaux. D’abord, Franco et son complice Sylvain vident le sac à questions des auditeurs — treize interrogations, des grades initiatiques aux célébrités maçonnes, en passant par Albert Pike et le Ku Klux Klan. Ensuite, place à un invité de marque: le frère Éric, passé Vénérable Maître de la Grande Loge Autonome du Québec, vient dérouler l’histoire touffue du Rite Écossais Rectifié — un rite chrétien, structuré comme un régime militaire, qui plonge ses racines chez les Templiers.
Treize questions, treize réponses
Le succès de la première émission a pris l’équipe de court: Franco se dit « agréablement surpris », lui qui redoutait qu’on accueille la maçonnerie « avec un bat de baseball ». Les auditeurs ont plutôt répondu par une avalanche de questions, et treize d’entre elles y passent. On y apprend qu’aucun grade ne dévoile les connaissances des grades supérieurs: la maçonnerie est un parcours initiatique où l’on avance étape par étape, et où « tout ce qui est lentement édifié va être solide ». Seuls trois degrés sont universels — apprenti, compagnon, maître —, le reste relevant du perfectionnement. Le fameux 33e degré n’appartient qu’au Rite Écossais Ancien et Accepté, pas au Rite d’York.
Albert Pike et les faussaires de l’histoire
Une question revient sans cesse chez les conspirationnistes: Albert Pike a-t-il fondé le Ku Klux Klan? « Non, c’est une invention de toutes pièces », tranche Franco. Pike fut bel et bien un maçon — c’est lui qui a refondu les hauts grades du REAA et signé l’ouvrage Morals and Dogma —, mais la légende noire vient d’ailleurs. Elle remonte à Léo Taxil et au « Docteur Bataille », pseudonymes derrière la grande propagande anti-maçonnique du tournant des années 1900, dont les affiches sont aujourd’hui conservées au Musée de la Franc-Maçonnerie de Paris. Franco promet une émission entière sur le sujet. D’autres questions touchent aux francs-maçons célèbres — un maçon ne peut identifier un autre maçon, et l’anonymat protège des vies, la peine de mort frappant encore les frères dans certains pays — puis à l’utilité même de la maçonnerie: active mais discrète dans la charité (les hôpitaux Shriners), les idées et la spiritualité.
Un rite né de trois sources
Après une pause musicale, Éric ouvre le grand dossier du soir. Le mot « régime » ne doit rien au hasard: il renvoie à une structure d’origine militaire. « Écossais » rattache le rite à l’écossisme; « rectifié » évoque la rectification de la prévarication, c’est-à-dire la chute d’Adam. Le Rite Écossais Rectifié naît dans la France maçonnique des années 1770 de la rencontre de trois courants: la Stricte Observance Templière, les chevaliers maçons élus Coëns de l’Univers, et la maçonnerie française. La Stricte Observance, fondée en 1755 par le baron von Hund en Allemagne, revendiquait la succession historique des Templiers et comptait neuf grades.
Willermoz, l’âme du rite
Parmi les créateurs du RER, un nom domine: Jean-Baptiste Willermoz. Né à Lyon en 1730, initié à vingt ans, marchand de soie et fondateur d’un chapitre rosicrucien dès 1763, il meurt en 1824 à quatre-vingt-quatorze ans. Sa rencontre en 1767 avec Martinès de Pasqually, fondateur des élus Coëns, l’oriente vers un ésotérisme profondément chrétien — théurgie, réintégration de l’être, connaissance directe de Dieu perdue depuis la chute d’Adam. Louis-Claude de Saint-Martin, dont vient le martinisme, prolonge cette veine. Au convent de 1782, Willermoz opère la rupture décisive: il conserve les valeurs chevaleresques mais renonce à revendiquer une filiation templière jamais prouvée. Le rite est alors achevé; ses manuscrits dorment aujourd’hui à la Bibliothèque de Lyon, consultables par quiconque.
De la loge bleue à la chevalerie
Éric insiste: le RER est « christique », sans être ni catholique ni protestant. C’est le seul rite où l’apprenti reçoit d’emblée une épée, cruciforme, rappel constant de la chevalerie. Là où le REAA aligne 33 degrés, le Rectifié n’en compte que six, dont quatre proprement maçonniques: apprenti, compagnon, maître, puis Maître Écossais de Saint-André. Viennent ensuite l’écuyer novice et le chevalier — le fameux Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte (CBCS). La structure épouse le chiffre trois: trois loges bleues pour une loge verte, trois loges vertes pour une grande loge écossaise, et ainsi de suite jusqu’aux neuf provinces héritées des commanderies templières. Le Québec, lui, se rattache à la province d’Occitanie via le Grand Prieuré Souverain de France, créé le 7 avril 2012.
Un parcours qui change une vie
Éric ne cache pas les tensions d’une « micro-société »: scissions de loges, quête de statut, assiduité fragile. Il y voit pourtant une forme de sélection naturelle, comparant volontiers la maçonnerie aux arts martiaux — la ceinture noire ne s’obtient qu’à force de présence. Pour lui, la démarche est d’abord intérieure.
« Les gens n’ont souvent pas compris que le changement débute d’abord à l’intérieur de nous. Ensuite, on l’amène dans notre loge, et ensuite seulement on peut aller changer le monde. »
— Éric
C’est aussi, au fond, la raison d’être de l’émission.
« Le but de ce podcast, c’est justement de réunir ce qui est épars et de partager notre expérience avec tous ceux qui sont prêts à l’écouter. »
— Franco
Sylvain, resté volontairement discret — « j’étais en stricte observance, j’observais » —, referme la soirée en saluant l’énergie de la loge d’Éric. Au menu des prochains rendez-vous: Albert Pike et Léo Taxil, les femmes en maçonnerie et le rite égyptien Memphis-Misraïm.
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