Épisode 68 · · par Franco Huard

Sous le Bandeau #68 – Chez les conspirationnistes

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Comment réagit-on quand on est invité, à visage découvert, sur une émission ouvertement conspirationniste pour y représenter la franc-maçonnerie ? Franco et son frère Sylvain — fraîchement élus grand maître et premier grand maître adjoint de la Grande Loge du Canada — ont accepté le pari. Ils reviennent sur ce passage à l’émission « En toute franchise » et transforment l’exercice en une réflexion lucide sur le complotisme, la désinformation et l’art de distinguer le vrai du faux.

Deux maçons en terrain hostile

Sylvain, absent depuis deux mois, connaît intimement le sujet : il y a vingt à vingt-cinq ans, il faisait lui-même partie du mouvement conspirationniste. C’est donc en terrain familier qu’il accepte, avec Franco, l’invitation de Stéphane Hamel et d’Amélie Paul. Réticent à l’idée de « se faire garrocher des tomates », il enfile finalement sa chemise Harley Davidson pour incarner ce que peu de gens imaginent : un 33e degré ordinaire, issu de la classe moyenne. Car dans l’imaginaire complotiste, un maçon de haut grade est forcément un magnat multimillionnaire propriétaire d’un yacht. La réalité, disent-ils, est beaucoup plus banale — et c’est précisément ce que 95 % des commentaires, étonnamment positifs, ont fini par reconnaître.

Démonter les mythes, réhabiliter Albert Pike

Le duo s’attaque aux légendes tenaces. La fameuse « lettre d’Albert Pike » annonçant un nouvel ordre mondial ? Un faux, expliquent-ils : aucun document maçonnique officiel ne circule sans ses sceaux — un sceau sec, un sceau humide —, désormais faciles à contrefaire avec un logiciel de retouche. Sylvain va plus loin et invite les curieux à lire réellement « Morales et dogmes » plutôt qu’à visionner des vidéos : on n’y trouve pas une ligne sur Satan. Pike, rappelle-t-il, parlait seize langues, a défendu les droits des Noirs et des Autochtones et est allé chercher les lettres patentes du Prince Hall pour les loges afro-américaines — bien loin du portrait qu’on lui prête.

Qui contrôle vraiment le narratif ?

Le cœur de l’épisode tient dans une intuition que Sylvain dit avoir eue en traversant un village de Lanaudière : si une élite contrôle réellement l’information, elle contrôle les deux camps — celui des « endormis » comme celui des conspirationnistes. Ceux qui gouvernent, avancent-ils, ne sont pas tapis dans une société secrète ; ce sont des multinationales, des lobbys et des campagnes politiques dont le seul dieu est l’argent. Le narratif hostile à la maçonnerie viendrait, lui, de pays sous sanctions et de lobbys religieux — dans certains pays, être maçon expose encore à la prison ou à la peine de mort.

« Aujourd’hui, cette autoroute de l’information, tu marches dessus avec les yeux bandés et tu pries pour ne pas te faire frapper. »

— Sylvain

Le discernement comme boussole

Contre ce brouillard, les deux frères opposent une méthode. Sylvain raconte ce que lui a enseigné un frère ex-enquêteur, Pierre : avant de croire une vidéo, on interroge les sources. As-tu rencontré les personnes ? Interrogé les témoins ? Vérifié la crédibilité ? À qui profite la nouvelle ? Sans cela, une vidéo sur Internet reste du divertissement. La maçonnerie, ajoutent-ils, enseigne justement cette liberté de penser : refuser de se polariser, ne pas se dogmatiser — que ce soit en « bon citoyen consommateur » ou en révolté radicalisé. C’est la symbolique du carré noir et du carré blanc, du fil à plomb qui maintient la ligne.

« De voir ce qui est vrai du faux… la ligne qui est entre les deux s’appelle le discernement. »

— Sylvain

Internet, propagande et fabrique du doute

La conversation élargit le propos. De l’Internet de 1994 aux deepfakes d’aujourd’hui, l’outil censé élever l’humanité se retourne contre elle faute d’éducation. Franco, spécialiste de la fraude, avoue s’être lui-même fait piéger trois semaines plus tôt — personne n’est à l’abri. Sylvain remonte jusqu’à Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud et pionnier de l’ingénierie sociale, dont les méthodes ont inspiré jusqu’à la propagande nazie et les campagnes du tabac. La leçon : une bonne part de ce qu’on présente comme « la science » fut d’abord une science de lobby, orientée par la profitabilité.

Sortir de la radicalisation

Le mot de la fin de Sylvain est le plus grave. Son meilleur ami, happé par la radicalisation et l’isolement, s’est enlevé la vie. Lui-même a quitté ce monde en 2006, aidé par des maçons venus lui parler, et a depuis collaboré avec un centre de prévention de la radicalisation à Montréal pour raconter son parcours. Son appel est simple : à ceux qui doutent encore, venez poser vos questions, on répondra avec le cœur. Entre une citation de Sun Tzu sur la duperie et un clin d’œil au Yoda de « la peur mène à la colère », l’épisode se referme sur une note légère — le verglas qui a forcé Sylvain à dormir chez Franco, comme si le grand architecte avait lui-même « conspiré » pour qu’ils enregistrent cette émission.

Chapitres

Sujets : franc-maçonnerie · Albert Pike · Podcasts

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