Épisode 78 · · par Franco Huard
Sous le Bandeau #78 – Les Hauts Grades en Franc-Maçonnerie
Retour des fêtes, des cartons de luges emballés pour des enfants qui réclament des paires de bas comme cadeau de Noël, un frère français qui attend son passeport pour venir enfin faire des conférences au Québec : l’épisode 78 s’ouvre sur la bonne humeur habituelle du duo. Puis Franco et son frère Hervé s’attaquent à un vrai sujet, tenu d’un bout à l’autre pour une fois : à quoi servent, au juste, les hauts grades en franc-maçonnerie ?
Retour des fêtes et esprit de bienfaisance
Avant d’entrer dans le vif, les deux compères font le bilan d’un temps des fêtes bien rempli. Franco raconte avoir participé, du côté de la grande loge, à l’emballage de plus de 2500 cadeaux destinés à des enfants démunis — dont une bonne cinquantaine de luges pour les jeunes du Grand Nord du Québec. Anecdote savoureuse : entouré de proches tous malades, lui seul a traversé les fêtes sans attraper le fameux virus. On remercie au passage les commanditaires, Consultants BGH et Nos-Colonnes.com, et on glisse un mot sur le livre de Franco, « Lucifer et la franc-maçonnerie : l’anatomie d’un mythe » — un an et demi de travail, préfacé par Hervé et bientôt en pré-vente.
Les hauts grades sont-ils obligatoires ?
Le cœur de l’échange démarre par une précision essentielle. Au Rite Écossais Ancien et Accepté, rappelle Franco, le rituel d’élévation à la maîtrise le dit noir sur blanc : les trois premiers degrés sont complets. On peut donc s’arrêter après la maîtrise sans rien manquer d’« obligatoire ». Aller plus loin relève d’un choix — et d’une invitation, car on ne s’inscrit pas aux hauts grades, on se les fait proposer.
Alors pourquoi continuer ? Pour approfondir, répondent-ils. Franco confie qu’en passant l’initiation du 30e degré, il a soudain compris un symbole qu’il côtoyait depuis le 2e. Les grades complémentaires, insiste Hervé, apportent une suite à une histoire « qui jusqu’alors n’avait pas été totalement racontée ».
Léo Taxil et l’invention d’un mythe
D’où vient alors l’idée d’un savoir caché, luciférien, tapi dans de prétendues « hautes loges » ? D’un escroc. Pendant douze ans, Léo Taxil a raconté n’importe quoi pour se moquer des catholiques crédules du 19e siècle — lui qui n’avait assisté qu’à trois tenues de toute sa vie. De cette mystification est né un fantasme tenace, que l’épisode s’emploie à dégonfler.
Hervé rappelle au passage que « hauts grades » est un terme continental. Les Anglais, eux, ne connaissent que trois grades, complétés par l’Arche Royale. Ce sont des ordres « horizontaux » et non verticaux : des grades complémentaires, comme le Maître de la Marque qui prolonge celui de compagnon.
Une inflation de grades, du REAA aux rites égyptiens
Suit une plongée historique vertigineuse. Le REAA a mis près de 70 ans à se structurer en 33 degrés, à force de récupérer des grades « à droite à gauche » et de les rendre cohérents ; ses premières versions n’en comptaient que 22. Les rites égyptiens affichent parfois 99 grades — ramenés à 33 au Grand Orient de France vers 1870. Au 18e siècle, on a pu compter jusqu’à 200 grades différents. Willermoz lui-même, insatisfait de tout ce qu’il avait reçu à Lyon, a puisé dans la stricte observance templière et la pensée de Martinez de Pasqually pour forger son régime rectifié.
Le duo distingue nettement la politique maçonnique de la pratique en loge. Au Québec, souligne Franco, les structures des hauts grades sont indépendantes des loges bleues ; ailleurs, les ingérences existent, et il avoue sa préférence pour une maçonnerie plus démocratique que pyramidale.
Vivre le rituel : théâtre, musique et discipline
La conversation bifurque vers la manière de faire vivre les cérémonies. Franco a mis la main sur des rituels américains de 1868, tout en chansons et partitions, qu’il fait retravailler par des sœurs de l’Université Laval. L’occasion de rappeler que la maçonnerie s’est bâtie sur le modèle des mystères, ces pièces où l’on rejouait des scènes bibliques — et que l’initié devient le protagoniste d’une pièce dont il ne connaît ni la scène ni le texte.
« À quel moment on a décidé qu’il fallait avoir l’air chiant pour être sérieux ? »
— Hervé H. Lecoq
Hervé plaide pour une maçonnerie joyeuse et immersive : il raconte avoir glissé la mort de Jon Snow et un thème de Star Wars dans une élévation, ou évoque cette loge française où le vénérable entrait déguisé en Jedi. Côté travail, aucune magie : il faut apprendre son texte « à l’italienne », découper la cérémonie comme un film, répéter la veille. Lui-même enchaînait une vingtaine de tenues par semaine — et se plantait encore.
Le vrai sens des hauts grades
En guise de conclusion, les deux frères démolissent l’idée d’un savoir divin qui tomberait sur la tête. Les hauts grades sont des outils : mal utilisés, ou collectionnés pour paraître, ils ne servent à rien.
« La maçonnerie, c’est une bande de cruches fêlées qui laissent passer la lumière. »
— Hervé H. Lecoq
Mieux vaut un frère qui emballe des cadeaux à Noël qu’un « grand boubou » qui met huit jours à répondre à un courriel. Au 4e degré comme à l’initiation, on passe du profane au sacré — mais seuls comptent l’assiduité, le devoir et la volonté de grandir. Les touristes, eux, peuvent rester chez eux.
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