Épisode 75 · · par Franco Huard
Sous le Bandeau #75 – La Franc-Maçonnerie n’est pas une religion
Novembre 2023. Entre deux annonces d’émission, une brève dépêche de Vatican News tombe sur la table : « Franc-maçonnerie, l’adhésion reste interdite pour les catholiques. » Pour Franco, à la fois catholique et franc-maçon, la nouvelle est personnelle. Autour du micro de Sous le Bandeau, avec son complice Sylvain et l’auteur Yves, l’épisode 75 transforme cette déclaration romaine en une conversation posée, mais sans concession, sur la foi, la liberté de conscience et ce que la maçonnerie est — ou n’est pas.
Retrouvailles, projets et « Le sentiment océanique »
Avant d’entrer dans le vif du sujet, les trois frères prennent des nouvelles. Sylvain, devenu conférencier « Monsieur Worldwide », donne désormais ses premières causeries en anglais du côté de l’Ontario. Yves, lui, mène de front une intense vie d’auteur et d’éditeur : partenaire de Franco dans la nouvelle maison d’édition La Roseraie des philosophes, il vient de lancer le livre audio « Souviens-toi que tu es vivant » et occupe la fonction de grand commandeur du suprême conseil du Québec.
Surtout, son essai « Le sentiment océanique » (Herman, 2018) vient d’être recensé dans le numéro 106 de La chaîne d’union, le plus ancien magazine maçonnique de France, édité par le Grand Orient de France. Yves en résume l’idée : l’expression, née chez Romain Rolland et discutée dans sa correspondance avec Sigmund Freud, désigne ces rares instants où le temps semble s’arrêter et où l’on se sent en harmonie avec une totalité. Chez lui, cette expérience est passée par la musique de Bach — notamment la Messe en si mineur, dont la veuve du compositeur disait s’être sentie « engloutie dans un océan d’amour infini ». Côté nouvelles, on annonce aussi le deuxième gala maçonnique de la Grande Loge du Canada, le 8 décembre, au club de golf Le Mirage.
Le Vatican réaffirme l’interdit
Puis vient la dépêche. Franco la lit à voix haute : dans une réponse datée du 13 novembre 2023, signée par le préfet du dicastère pour la doctrine de la foi, le cardinal Víctor Fernández, et approuvée par le pape François, Rome confirme l’incompatibilité entre l’adhésion aux loges et la foi catholique. Le texte fait suite à la demande d’un évêque des Philippines, inquiet de la hausse du nombre de francs-maçons dans son diocèse. Il renvoie à une déclaration de 1983, signée par le cardinal Ratzinger et approuvée par Jean-Paul II, qui plaçait déjà les catholiques affiliés à une loge en état de « péché grave ».
« La franc-maçonnerie n’est pas une religion »
Le cœur de l’épisode est là. Pour Franco, l’affaire relève d’un malentendu : la maçonnerie n’est pas une religion, mais un lieu où juifs, musulmans, catholiques, protestants et athées se réunissent, partagent des valeurs communes et grandissent ensemble — précisément parce qu’on n’y débat ni de religion ni de politique. Sylvain oppose le dogme à la démarche initiatique.
« Dans la maçonnerie, on nous apprend la liberté de penser, la pensée critique, d’avoir notre propre opinion, de rechercher la vérité. Toute la vie, on est des chercheurs de vérité. »
— Sylvain
Yves rappelle que le rituel lui-même désamorce le reproche d’être une religion concurrente.
« Chez nous, vous serez libre de croire ou de ne pas croire en un être suprême que les religions appellent Dieu et que les francs-maçons appellent le grand architecte de l’univers. Chez nous, toutes les convictions sont égales, pour autant qu’elles respectent la dignité humaine. »
— Yves
Franco, marié à l’église, baptisé et confirmé, assume pleinement d’être franc-maçon et catholique, et refuse d’avoir à choisir.
Un geste plus politique que théologique
En journaliste, Yves déplace le débat du terrain de la théologie vers celui du pouvoir. Les Philippines, rappelle-t-il, ne sont pas un modèle de démocratie ; l’évêque à l’origine de la démarche appartient sans doute à la frange conservatrice de l’Église, celle qui veut préserver ses acquis face à un synode qui, à Rome, débat au même moment de la place des femmes. Derrière la condamnation, il voit moins la peur de perdre des fidèles qu’un rôle politique : soutenir un système inégalitaire. « Ce n’est plus l’église des pauvres, c’est l’église des puissants », tranche-t-il. Le trio replace l’épisode dans un recul plus large de la démocratie — jusqu’au décret anti-maçonnique tenté en Italie, resté semble-t-il sans suite sous le gouvernement de Giorgia Meloni.
Antimaçonnisme, antisémitisme et vigilance
La discussion s’élargit enfin aux racines de l’hostilité. Franco évoque les figures antimaçonniques qu’il analyse dans son prochain livre sur le mythe de Lucifer — l’ancien franc-maçon Serge Abad-Gallardo, ou le conférencier Stéphane Blais, décédé, dont les attaques contre le Rite Écossais Ancien et Accepté, jugé trop « hébraïque », glissaient vers l’antisémitisme. Yves rappelle que l’amalgame ne date pas d’hier : un des premiers décrets nazis, réclamé par Goebbels, interdisait les loges. Il souligne aussi la position du Grand Orient de France — qui compte quatre loges en Israël — après le 7 octobre. La conclusion est grave mais lucide : face à la montée aux extrêmes, les francs-maçons doivent rester vigilants, soudés à leurs principes, et travailler à rassembler ce qui est épars. Le mot de la fin revient à l’Évangile de Luc : la lumière ne doit pas rester sous le boisseau.
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