Épisode 42 · · par Franco Huard
Sous le bandeau #42 – Quelle est la place de Dieu en Franc-Maçonnerie?
Peut-on croire en Dieu, se dire athée ou puiser à même « le Dieu de son cœur », et pourtant tailler la même pierre en loge ? Pour ce 42e rendez-vous, Franco et Sylvain réunissent leur sœur Claudia et leur frère Yves — l’un se disant athée, l’autre profondément spirituelle — autour d’une question qui inquiète les profanes autant qu’elle rassemble les initiés : quelle est vraiment la place de Dieu en franc-maçonnerie ?
Retour d’antenne et solidarité malgré les saccages
L’émission reprend sur une bonne nouvelle : la page Facebook approche les 3000 abonnés, portée par les tenues tenues à distance pendant le confinement et par les liens tissés jusqu’au Grand Orient de Suisse, rencontré l’an dernier au CLIPSAS. Entre deux blagues sur le déconfinement québécois et ses phases, les animateurs abordent un sujet plus sombre : la vague de vandalisme contre des temples maçonniques. En France, le temple de Serrières, en Ardèche, qui abrite deux loges de la GLAMF, a été saccagé. En Martinique, des statues de Victor Schœlcher ont été détruites à Fort-de-France et dans la commune qui porte son nom. Yves rappelle que Schœlcher, franc-maçon du Grand Orient de France initié en 1822 à la loge « Les Amis de la Vérité », fut l’un des artisans du décret abolissant l’esclavage dans les colonies françaises.
Quand la maçonnerie devient un bouc émissaire
La discussion glisse vers une autre forme d’hostilité : la diffusion d’une prétendue « liste de francs-maçons québécois ». Sylvain la juge fausse à 85 %, Franco carrément à 100 %. Le procédé est toujours le même : associer l’establishment économique et politique à un complot illuminati. Une chronique diffusée au 98,5 FM de Montréal reliait même le coronavirus, la 5G et Bill Gates à la franc-maçonnerie. Les deux animateurs, anciens amateurs de théories du complot, y voient surtout une « business » à clics — et un vrai danger, alors qu’un grand maître de la Grande Loge du Québec a déjà été agressé physiquement. Ironie du sort : la liste mêle des femmes et des personnalités comme Pierre Karl Péladeau, alors même que la maçonnerie dite moderne, majoritaire au Québec, n’admet pas les femmes.
Aux racines chrétiennes de la franc-maçonnerie
Le cœur de l’émission s’ouvre sur l’histoire. Aux 17e et 18e siècles, les premiers francs-maçons étaient catholiques ou protestants. Les Constitutions d’Anderson (1723) popularisent l’expression « Grand Architecte de l’Univers », tandis que des textes plus anciens — le manuscrit Dumfries (vers 1710) ou The Three Distinct Knocks (1760) — invoquent Dieu et « notre Seigneur Jésus-Christ ». Yves déploie alors une lecture inspirée du symbolisme de la pierre : de « Pierre, tu es Pierre » jusqu’aux alchimistes des premiers siècles, la pierre incarne le mystère de l’incarnation et une spiritualisation de la matière — un Dieu caché en nous et dans la nature, qu’il nous revient de développer.
Briser le mythe luciférien
Pourquoi en parler ? Pour clarifier, répond Sylvain, ce que colportent les profanes : non, les maçons ne vouent pas de culte à Lucifer. Il évoque la vieille mystification de Léo Taxil et ces livres d’ex-maçons qui ressassent l’accusation. Dans leur obédience, on demande simplement la croyance en quelque chose de plus grand que soi — le « Dieu de son cœur », libre à chacun de le nommer. Sylvain se dit croyant par expérience personnelle ; Claudia raconte comment sa démarche maçonnique, à travers le Rite Écossais Ancien et Accepté, l’a reconnectée au spirituel. Pour elle, le Grand Architecte est un symbole ouvert : univers, source, Dieu ou Krishna, peu importe le mot.
Du Grand Architecte à la franc-maçonnerie universelle
Yves resitue la bascule historique : en s’émancipant de la Grande Loge Unie d’Angleterre, le Grand Orient de France, nourri des Lumières, de Galilée et de Descartes, a choisi non de promouvoir l’athéisme, mais d’accueillir les athées au nom de la liberté absolue de conscience. Il rapproche cette exigence de la loi 21 québécoise. Sous l’influence d’Auguste Comte, l’humanité elle-même devient un idéal. L’exemple le plus frappant reste Pierre-Joseph Proudhon, socialiste initié au Régime Écossais Rectifié à Besançon : sommé de nommer ses devoirs envers Dieu, il répond « lui faire la guerre » — et pourtant sa loge chrétienne l’accueille et le garde des décennies. De là, une conviction partagée : on peut, comme l’islamologue Henry Corbin s’ouvrant au soufisme, s’intéresser sincèrement à la spiritualité chrétienne sans se convertir. Et Yves de citer saint Paul aux Corinthiens : sans l’amour, la foi n’est rien.
« L’amour sans la foi est possible, mais la foi sans l’amour, c’est stérile. La foi sans l’amour, on appelle ça du fanatisme. »
— Yves
Claudia évoque le film Terra Masonica et cette loge où cinq volumes de la loi sacrée reposent ouverts côte à côte ; Sylvain, sa visite au Grand Orient du Mexique, où le Coran et la Bible attendaient le serment du récipiendaire, libre de choisir.
Mots de la fin : le cœur plutôt que le dogme
Chacun conclut sur le partage. Pour Sylvain, la beauté de la maçonnerie tient à ce qu’on y échange sans que personne ne prétende détenir la vérité — une leçon qu’il tient d’un sage des Premières Nations.
« L’homme blanc a besoin de frontières dans sa tête pour contrôler ce qui l’entoure. Mais les seules limites que l’on a existent dans notre tête ; dans notre cœur, il n’y en a pas. »
— Sylvain
Franco, catholique baptisé, revendique une spiritualité composée à sa main. Quant à Yves, il ouvre déjà le prochain sujet : après avoir fait tomber tant de barrières, la franc-maçonnerie doit, selon lui, inventer une spiritualité capable de réconcilier l’humain et la nature.
Chapitres
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