Épisode 69 · · par Franco Huard
Sous le Bandeau #69 – Lettres patentes et loges sauvages
Franco boucle ses valises : dès le lendemain, il s’envole vers la France pour le salon maçonnique de Lille, puis vers Istanbul et New York. Avant de partir, il consacre ce 69e numéro de Sous le Bandeau, en compagnie de son complice Sylvain, à un sujet aussi technique que mal compris : les lettres patentes et les loges dites « sauvages ». Derrière ce vocabulaire se cache une seule vraie question — qu’est-ce qui rend une loge légitime ? — et une mise en garde amicale pour quiconque songe à frapper à la porte d’un temple.
Un bilan avant le grand départ
L’épisode s’ouvre sur la rétrospective de fin d’année maçonnique. Directeur en assurance qualité, Sylvain importe une habitude de son métier : le post-mortem de fin de sprint. Qu’est-ce qu’on a aimé cette année ? Qu’est-ce qu’on voudrait continuer, arrêter, commencer ? Il l’a même proposé au conseil de l’ordre de son obédience. Franco élargit l’exercice à chaque frère : ai-je participé à assez de tenues, bien fait mes travaux — ou trop délégué à ChatGPT ? Les deux animateurs reviennent sur un phénomène qu’ils suivent depuis trois émissions : des loges montréalaises ont lu en tenue des planches générées par l’intelligence artificielle en les attribuant à un frère anonyme, sans que personne n’y voie de feu. Leur verdict : l’outil dépanne sur un sujet de société, mais il ne remplace pas le cœur, et l’auditoire finit toujours par le sentir.
Franco en profite pour annoncer sa conférence à Lille — « La franc-maçonnerie est-elle universelle ? » — et un nouveau chandail à l’esthétique maçonnique discrète, où la console, le micro et la règle de 24 pouces remplacent l’équerre et le compas. Sylvain, lui, rêve d’écrire un livre initiatique pour les jeunes, à la manière de Star Wars ou de La Reine des Neiges 2, dont il salue la richesse symbolique.
Trois familles, une même question
Pour situer profanes et initiés, Sylvain distingue trois grandes familles. La maçonnerie moderne, dite anglo-saxonne, rattachée à la Grande Loge Unie d’Angleterre née en 1717, essentiellement masculine et bien implantée dans le Commonwealth. La maçonnerie libérale, issue d’une scission autour du Grand Orient de France, souvent mixte et attachée à la laïcité. Et la maçonnerie dite « sauvage » — un mot péjoratif pour désigner des loges irrégulières, clandestines ou orphelines, souvent nées d’une démission, d’une radiation ou d’une chicane.
« Le terme “régulier” renvoie aux loges reconnues et affiliées à la Grande Loge Unie d’Angleterre. Dans le monde libéral, la régularité, c’est plutôt le fait de posséder une patente émise par une obédience reconnue. »
— Sylvain
Franco nuance : pour lui, le Grand Orient de France est tout aussi « régulier », puisqu’il tenait sa patente bien avant la Grande Loge Unie d’Angleterre. Le vrai point de rupture, rappelle-t-il, fut la croyance au Grand Architecte de l’Univers : en l’écartant, certaines loges auraient perdu la clé du message caché dans le rituel. Les deux hommes s’accordent sur un constat qui déçoit les complotistes : la maçonnerie n’est pas un bloc universel, et l’harmonie entre obédiences reste un travail toujours à recommencer.
Aux origines des lettres patentes
Petit détour historique. Les premières lettres patentes maçonniques auraient été émises par le roi Jacques VI d’Écosse en 1599, au profit de la loge Mary’s Chapel d’Édimbourg — bien avant la date « officielle » de 1717. Suivent Georges Ier, qui autorise en 1717 la grande loge de Londres et Westminster, et Louis XV, qui reconnaît en 1736 la Grande Loge de France, future matrice du Grand Orient. Franco rappelle aussi comment Étienne Morin, avec son Rite de perfection, s’est mis à délivrer lui-même des patentes depuis les Caraïbes. Une patente, résume-t-il, c’est un droit d’usage — presque une franchise — pas un « McDonald’s maçonnique ». Il cite au passage son ami Franck Fouqueray, qu’il s’apprête à revoir et qui, lui, juge les patentes carrément absurdes.
Reconnaître une loge légitime
C’est le cœur pratique de l’épisode. Parce que n’importe qui peut télécharger les rituels — celui du Rite Écossais Rectifié, rendu public par Willermoz, est disponible en ligne — rien n’empêche un individu mal intentionné de se bricoler une obédience, de s’autoproclamer vénérable à vie et de transformer une loge en commerce où l’argent coule vers une seule poche. D’où une série de conseils concrets : lire La Franc-maçonnerie pour les nuls de Philippe Benhamou, chercher l’obédience et ses dirigeants au registre des entreprises, s’adresser à une grande loge officielle du pays, et surtout oser poser les questions qui dérangent — « Avez-vous des lettres patentes ? Où sont vos reconnaissances ? »
« Pour moi, la maçonnerie doit être pure et sans tache. »
— Franco
Franco insiste sur le sérieux des enquêtes : il n’est pas rare qu’un candidat trompe trois enquêteurs et ne soit démasqué qu’au « passage sous le bandeau ». Un processus d’admission trop facile, martèle-t-il, est un signal d’alarme : la franc-maçonnerie doit être difficile à intégrer et facile à quitter — l’exact inverse d’une secte, où l’on entre aisément mais dont on sort à grand-peine.
Le discernement comme boussole
En clôture, Sylvain livre son mot de la fin : le discernement. Face aux ego, aux scissions et aux calomnies qui agitent parfois les loges, il invite à ne jamais trancher dans le corps émotionnel et à préférer le silence, cette posture d’observation qui aide à sentir les bons comportements et à ramener l’harmonie. Le maçon, rappelle-t-il, ne parle pas contre son frère absent. Franco, lui, repart la tête pleine de projets — vlogs, entrevues et même la meilleure adresse de tacos de New York — en donnant rendez-vous à l’auditoire au début de juin.
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