Épisode 79 · · par Franco Huard

Sous le Bandeau #79 – Pourquoi la Grande Loge est un pilier essentiel?

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C’est la veille de leur convent, et Franco réunit au studio deux frères qu’on voit rarement côte à côte : Mathieu, rentré tout droit du Panama où il vit désormais sur un voilier, et Kenley Talmer, grand maître adjoint aux affaires intérieures, auteur et animateur de son propre podcast. Ce qui devait n’être qu’un mot de bienvenue vire en un débat de près de deux heures, né d’une conversation sur le patio : la grande loge est-elle vraiment un pilier essentiel de la franc-maçonnerie, ou une béquille dont les loges pourraient, un jour, apprendre à se passer?

Un frère de retour du Panama

Depuis octobre, Mathieu vit avec sa conjointe et sa fille sur un voilier ancré sur la côte nord du Panama, à deux heures des grands centres. Il décrit un choc thermique — le froid québécois qu’il ne supporte plus — mais surtout un choc de rythme, loin de la ville « sur l’horloge ». Ce qui le fascine, c’est la fraternité qu’il retrouve dans le monde maritime : des gens qui vivent simplement, parfois sans revenus, mais d’une générosité rare. Une entraide organique qui, note-t-il, ressemble étrangement à la maçonnerie. Kenley, lui, revient sur les fêtes : élevé dans une culture haïtienne communautaire, il a mesuré ici l’importance d’accompagner les frères et sœurs qui passent Noël seuls, loin des leurs.

Le débat : pilier ou béquille?

Mathieu place la table avec prudence. Il tient d’abord à préciser qu’il juge les grandes loges utiles, voire essentielles — sans quoi il ne serait pas officier et ne serait pas revenu du Panama pour le convent. Mais il avance une hypothèse dérangeante. Dans les traditions initiatiques comme aux origines des Églises, tout partait de petits groupes autonomes, réunis par leur seule volonté. Or il observe des loges qui délèguent tout à l’obédience — finances, événements, mémoire — jusqu’à ne plus se responsabiliser. Il file l’image de la loge comme un corps : équilibrée émotionnellement et spirituellement, mais parfois incapable de payer ses factures. Franco et Kenley rebondissent : le problème ne ferait-il que redescendre au niveau des officiers, puis des membres? C’est la logique du « the buck stops here » — sans structure pour rattraper, on se retrousse les manches; avec elle, l’humain, « panic monkey » compris, choisit trop souvent la voie facile.

L’implication commence en loge

Pour Kenley, la vraie question n’est pas la grande loge, mais l’implication. Tout commence dans la loge bleue : le vénérable maître doit déléguer en engageant chacun, quitte à créer des commissions pour que même les apprentis se sentent utiles. On ramène tout à la finalité maçonnique, résumée dans une formule chère à l’émission : on élève des temples à la vertu et on creuse des cachots pour les vices. De là, l’insistance sur le devoir et le service : avant de vouloir changer le monde, rappelle Kenley en citant Gandhi, il faut se changer soi-même, et être au service ne signifie jamais être un esclave. Encore faut-il choisir les bonnes personnes. Il évoque la Grande Loge d’Haïti, où l’on attendait autrefois trois ans, une enquête par année, pour s’assurer des vrais motifs du candidat au moment de son passage sous le bandeau.

Régularité, loges sauvages et souveraineté

Franco recentre sur un danger concret : il est trop facile de créer une loge. Trois maîtres maçons, un matin, initient des profanes — et voilà une « loge sauvage » de plus. La grande loge devient alors un coffre d’outils, de règlements et de patentes qui légitime le processus et rassure sur la régularité. Mathieu retourne l’argument : si tant de maîtres sont prêts à faire n’importe quoi, n’est-ce pas plutôt qu’on accorde les grades trop vite, sans accompagnement suffisant? Le débat glisse vers la souveraineté, chère au Rite Écossais Ancien et Accepté, où le 33e degré fait du maçon un « souverain » assez mûr pour décider par lui-même. Kenley rappelle le contexte québécois — des loges de sept ou huit membres, souvent trop pressées — et l’utilité des règlements internes, à l’image de la Règle de saint Benoît que Franco lui a prêtée. Le cas du Liban cristallise le dilemme : des loges saines et autonomes qui cherchent une affiliation canadienne pour accéder à une reconnaissance internationale, quitte à suspendre leur légitimité à une signature.

La maçonnerie comme écosystème

Au fond, tranche Franco, la maçonnerie n’est pas un corpus d’enseignements mais « un climat, un écosystème » — une institution philosophique et adogmatique où l’on vient travailler sur soi, bien entouré. On n’y cherche pas des réponses, mais des allégories pour penser. Mathieu file la métaphore du jardin : on n’a pas besoin d’un fermier pour qu’une plante se reproduise, ni d’un berger pour que deux moutons forment un troupeau; les maçons se reconnaissent et se visitent naturellement. Kenley nuance : la graine a tout de même besoin d’une bonne terre, et les brebis d’être protégées des loups. La grande loge, pour lui, agit comme un fil à plomb qui ramène les loges à leur axe.

« Quand c’est trop facile, c’est comme si le filtre naturel n’était plus là. Tu ne peux pas avoir la facilité et la qualité en même temps. »

— Mathieu

Pourquoi, finalement, garder la grande loge

La médaille se retourne pour de bon. On garde une grande loge, d’abord, pour préserver l’intégrité des rituels et le lignage de la tradition. Ensuite pour la diplomatie maçonnique et la reconnaissance à l’étranger, ce « chapeau » qu’on présente au-delà des frontières. Enfin pour la portée : par le CLIPSAS, qui réunit 91 obédiences et quelque 47 585 membres, Franco a pu monter des projets en Bulgarie, en Italie, au Chili — ouvrir des loges, aider des frères, tisser des liens qu’une loge isolée n’atteindrait jamais. La grande loge devient un « facteur accélérateur » vers cette fraternité universelle qu’on met des années à bâtir.

« Pour moi, l’utilité d’une grande loge, c’est justement la connexion avec le monde. »

— Franco Huard

En clôture, chacun repart avec ses chantiers : Mathieu vers Cartagène, Barranquilla et la Jamaïque à bord de son voilier; Kenley vers la nouvelle saison de son podcast et ses livres à venir chez La Roseraie des philosophes; et Franco vers le lancement de son tout premier ouvrage, « Lucifer et la franc-maçonnerie : l’anatomie d’un mythe ».

Chapitres

Sujets : Franc-maçonnerie · Régularité maçonnique · CLIPSAS · Kenley Talmer · REAA · Podcasts

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