Épisode 5 · · par Franco Huard
Émission #05 – Rite Français, GODF et GODQ
Le temps des fêtes est derrière eux et l’équipe de Sous le Bandeau reprend le micro avec appétit. Pour cette cinquième émission, Franco et son complice Sylvain reçoivent un invité de marque : Yves Vaillancourt, grand maître du Grand Orient du Québec. Au menu, un rite encore méconnu de ce côté-ci de l’Atlantique — le Rite français — et l’histoire, souvent surprenante, de la maçonnerie libérale au Québec.
Le retour des vacances et le tour des nouvelles
Après une escapade dans le Sud, l’équipe promet au moins une émission par mois et annonce déjà la suivante : un dossier sur la maçonnerie et les femmes, avec deux sœurs comme invitées. Franco raconte son voyage de noces à Sainte-Lucie, où il a cherché en vain une loge à visiter, l’île relevant de la Grande Loge de l’Est des Caraïbes. Sylvain, lui, revient sur une soirée d’information de la Grande Loge du Canada, où un frère venu de Cuba est passé les rencontrer. L’occasion, aussi, de remercier les radiodiffuseurs partenaires, dont Radio H2O.ca et les cousins français de Radio Delta.
Fraternité sans frontières : du CLIPSAS à Cuba
Les deux animateurs se souviennent d’un congrès du CLIPSAS à Buenos Aires, où des frères de la Grande Loge de Caroline du Nord, habitués aux loges strictement masculines, ont découvert avec stupeur d’être reçus par la grande loge féminine d’Argentine — avant de repartir séduits par l’idée d’ouvrir eux-mêmes une loge mixte. Le CLIPSAS, rappelle-t-on, regroupe les puissances maçonniques signataires de l’appel de Strasbourg, réunit une centaine de pays et dispose d’un siège à l’UNESCO ; sa 57e conférence se tiendra à Barcelone, du 23 au 27 mai. Le tour des nouvelles s’attarde ensuite sur Cuba, où la maçonnerie « moderne », très patriote, ouvre ses travaux par l’hymne national, et sur quelques découvertes culturelles : les chansons de Howie Damron, un rap maçonnique tiré de la série « Inside the Freemasons » et la série « Knightfall », consacrée aux Templiers de 1306 — prétexte à recommander l’ouvrage « La Clé d’Hiram ».
Aux origines du Rite français
Place ensuite au cœur du sujet. Yves Vaillancourt explique que l’origine du Rite français se confond avec celle de la franc-maçonnerie spéculative, au début du XVIIIe siècle : c’est alors le seul rite pratiqué en France, tout au long du siècle. Ce n’est qu’en 1804, quand des Français rentrent d’Amérique avec le Rite écossais ancien et accepté, que les maçons du rite primordial éprouvent le besoin de nommer le leur « Rite français ». Un effort de cohérence se fait dès 1785, lorsque le Grand Orient de France mandate neuf députés issus de neuf loges — dont une nommée Les Amis Réunis, aujourd’hui repris comme nom de la loge-mère du GODQ à Montréal — pour édifier un rite unique aux trois degrés d’apprenti, compagnon et maître. Le tableau de loge, note l’invité, distinguait alors nettement le travail opératif du travail spéculatif.
Liberté de conscience et grand schisme
Le Rite français se démarque tôt de la maçonnerie anglaise par sa liberté absolue de conscience : on n’y exige pas du candidat qu’il soit croyant. À la fin du XIXe siècle, le Grand Orient de France renonce à toute mention obligatoire du Grand Architecte de l’Univers dans sa constitution et ses serments — décision qui consacre le schisme entre maçonnerie régulière et maçonnerie libérale, celle à laquelle appartient l’invité. Suit un appauvrissement symbolique du rite, sous l’influence d’une idéologie scientiste, critiqué dès 1931 par un frère du GODF ; puis un renouveau, notamment en 2009, quand l’obédience publie trois nouvelles versions des rituels de loge bleue enrichissant leur portée initiatique. Yves Vaillancourt insiste surtout sur un trait de caractère du rite.
« C’est peut-être le plus démocratique des rites, en ce sens qu’il refuse de séparer le Vénérable Maître du reste du collège. »
— Yves Vaillancourt
Côté spiritualité, il précise que les serments sont prononcés « au nom de la franc-maçonnerie universelle » plutôt que du Grand Architecte, sans que la dimension du sacré soit évacuée — certaines loges, comme celles au rite écossais rectifié, conservant d’ailleurs la Bible sur l’autel.
Le Grand Orient de France s’enracine au Québec
La présence du GODF au Québec est plus ancienne qu’on ne le croit. L’imprimeur français Fleury Mesplet, membre de l’obédience, vient à Montréal dès 1775 distribuer des tracts anti-monarchistes aux côtés de Benjamin Franklin, franc-maçon d’une loge de Philadelphie. La première loge du GODF, L’Émancipation, naît en 1890 et compte parmi ses membres le maire de Montréal Honoré Beaugrand ; elle essaime en Force et Courage (1910), mais les deux disparaissent entre les guerres. Il faut attendre 1974 et la loge Montcalm Nouveau Monde pour relancer le mouvement, en pleine effervescence de la contre-culture. Le frère Patenaude, haut fonctionnaire fédéral et descendant des patriotes, y prend de l’ascendant et invite des dignitaires français : le grand maître Roger Leray, venu en 1985, rencontre alors le maire de Montréal et le premier ministre René Lévesque.
Du Grand Orient du Canada au Grand Orient du Québec
Une première charte civile du Grand Orient du Québec est obtenue dès 1977, mais le projet évolue. Coopté par Patenaude en 1986, Yves Vaillancourt voit celui-ci disparaître en 1989 ; le nom fait débat, et c’est finalement un Grand Orient du Canada qui est créé en 1992, doté d’une loge Émancipation mixte — la mixité, alors, précède de près de vingt ans celle du GODF, devenu mixte seulement en 2011. En 2012, l’invité et plusieurs frères quittent cette loge pour fonder Les Amis Réunis et, du même coup, le Grand Orient du Québec. L’obédience compte aujourd’hui trois loges : deux au Rite français et une au rite écossais rectifié, plus déiste et mystique. L’une d’elles, la Nouvelle Alliance, se donne pour mandat de réfléchir aux grands enjeux contemporains — intelligence artificielle, transition écologique, flux migratoires, droits fondamentaux — sans jamais délaisser le symbole.
« Comme le disait un maître zen que j’ai eu, il faut tenir les deux bouts du bâton. »
— Yves Vaillancourt
Le GODQ souhaite ouvrir une quatrième loge au Rite écossais ancien et accepté et bâtir, de manière pluri-obédientielle, une structure de hauts grades complète, du 4e au 33e degré. Franco conclut sur l’image d’un temple en construction : ces premières émissions, dit-il, sont les fondations d’un édifice à venir.
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