Épisode 23 · · par Franco Huard
Émission #23 – Le voyage maçonnique
Rien de tel que le voyage pour renouer avec soi. À l’émission #23 de Sous le Bandeau, Franco reçoit une table pleine — son partenaire Sylvain, la sœur Claudia, le frère Yves du Grand Orient du Québec et le grand voyageur Dominique, de la Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité — pour explorer une pratique au cœur de la démarche maçonnique : le voyage. Voyage vers l’extérieur, d’une loge à l’autre, d’un rite à l’autre; mais aussi voyage intérieur, celui qui mène « de la tête au cœur ». Entre histoire, symbolisme et anecdotes bien senties, l’épisode déplie tout ce que le maçon met en jeu quand il ose ce fameux « pas de côté ».
Aux origines : des cathédrales au compagnonnage
Au Moyen Âge, rappelle Yves, les métiers s’organisent en corporations et voyagent de ville en ville pour parfaire leur technique auprès de maîtres éloignés. Dominique prolonge : les bâtisseurs de cathédrales — parfois deux ou trois générations sur un même chantier — se déplaçaient ensuite vers d’autres ouvrages pour y porter leur savoir-faire et en rapporter d’autres. De là naissent l’expression du voyage compagnonnique et les compagnons du Tour de France, qui revenaient enrichir leur loge d’origine. Un frère évoque même Jakob Böhme, mystique cordonnier de Görlitz, pour rappeler que les bâtisseurs n’étaient pas les seuls artisans à prendre la route.
Deux voyages : vers l’autre et vers soi
Pour Sylvain, le voyage maçonnique se dédouble. Il y a celui de l’extérieur — visiter d’autres frères, d’autres rites, qui nous servent de miroir — et celui de l’intérieur, « le plus court en distance, mais le plus long en temps », qui fait passer de la tête au cœur. Claudia compare l’entrée en franc-maçonnerie à un choc culturel : de nouveaux codes, de nouvelles normes, d’où le silence nécessaire de l’apprenti, simple observateur le temps de s’acclimater. C’est aussi pourquoi, dans bien des obédiences, l’apprenti ne voyage pas encore : il lui faut d’abord intégrer ce qu’est un maçon pour être reconnu comme tel ailleurs.
Le « pas de côté » du compagnon
Le voyage, c’est le compagnon qui fait un pas de côté, porté par la confiance de sa loge. « Pars, mon frère, nous t’accompagnons » : on l’envoie découvrir d’autres rituels et revenir avec son « chef-d’œuvre », c’est-à-dire la culture acquise en chemin. Mais voyager, insiste Dominique, ce n’est pas collectionner des souvenirs : c’est se laisser remettre en question, se défaire de préjugés et de fantasmes.
« On ne voyage pas pour se garnir d’anecdotes et revenir décorer comme un sapin de Noël; on voyage pour que la route nous plume, nous essore. »
— Nicolas Bouvier
L’anecdote d’une sœur revenue « sous le choc » d’un autre rite l’illustre : « Quelle vérité sur toi-même cela t’a révélé? » Le voyage devient alors un exercice de non-jugement et d’humilité — jusqu’à ce jeu sur la langue des oiseaux, où « voyage » se scinde en « voix » et « âge » : aller vers les sages pour en recueillir la sagesse.
Rites, obédiences et double affiliation
Le voyage soulève une question intime : suis-je dans la bonne loge? On ne choisit pas toujours sa loge, comme on ne choisit pas sa famille. Le rôle de ceux qui reçoivent un candidat — et le travail du second surveillant — est justement d’assurer la compatibilité en amont. Mais rien n’empêche d’explorer : plusieurs obédiences pratiquent la double affiliation, parfois à plusieurs rites au sein d’une même maison, plus rarement entre obédiences différentes — ce que le Grand Orient du Québec, lui, permet. La loge reste une micro-société, avec ses jalousies et ses tensions, à cette différence près qu’on y travaille ensemble à devenir meilleurs. Le but du voyage n’est pas de « magasiner » un rite, mais de comprendre l’unité dans la diversité — le fameux E pluribus unum.
Quand des portes restent fermées
La discussion aborde franchement les limites : le principe de régularité, ce schisme vieux de près de 140 ans, et ces obédiences qui interdisent à leurs membres de voyager ailleurs. Sylvain raconte s’être déjà senti « à la porte d’un club », prié de justifier sa présence faute de figurer sur une liste d’obédiences pré-approuvées — une expérience qui, pour un jeune maçon, abîme l’idée d’une fraternité universelle. Entre deux clins d’œil aux théories conspirationnistes (le nouvel ordre mondial, l’intelligence artificielle, l’Assemblée nationale…), les invités convergent vers une réponse : la cohérence et l’exemplarité. On n’a pas de prise sur les grandes obédiences; on en a une sur soi.
« Je suis un homme et rien d’humain ne saurait m’être étranger. »
— Térence
Le passeport maçonnique et les mots de la fin
Reste l’outil concret du voyageur : le passeport maçonnique. Il remplit deux fonctions, explique Yves — permettre de visiter les obédiences avec lesquelles existent des traités d’amitié, et suivre, par ses gommettes, le paiement des capitations, preuve qu’on est en règle. Au fil des ans, avec les dates d’initiation et les fonctions occupées, il devient un véritable CV maçonnique et un carnet de souvenirs, distinct du carnet de voyage que certains y glissent. Pour clore, le tour de table honore la Journée internationale des droits des femmes et toutes les sœurs maçonnes qui ont défriché le chemin; Sylvain évoque les enseignements d’une aînée des Premières Nations et le parallèle entre la loge et la suerie (sweat lodge). Yves présente son livre « Sur le sentiment océanique », et Dominique offre le mot juste : le plus beau des voyages demeure celui que l’on fait vers soi.
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