Épisode 77 · · par Franco Huard
Sous le Bandeau #77 – Les Aventures d’Hervé : De la Pierre Taillée à l’IA
Deux « trolls » maçonniques, un océan entre eux et une conversation partie en vrille avant même le générique : voilà le décor du 77e épisode de Sous le Bandeau. Franco retrouve son complice Hervé — auteur du roman de science-fiction maçonnique « Humanité artificielle » et animateur du groupe Franc-Maçonnerie Française — pour ce qui devait être un échange cadré sur les incohérences de la maçonnerie. Ce sera surtout un joyeux dérapage entre histoire du rite, images générées par intelligence artificielle et fous rires à répétition, enregistré un soir de décembre 2023 où, de leur propre aveu, « plus personne ne regarde ».
Deux pionniers du podcast maçonnique francophone
Avant d’entrer dans le vif, les deux compères font le constat de leur propre singularité : ils comptent parmi les premiers à avoir porté la franc-maçonnerie sur le web francophone. Là où le monde anglo-saxon multiplie les balados maçonniques depuis des années, la scène française était quasi déserte au milieu des années 2010. Hervé rappelle sa règle empirique : un balado, une chaîne, un projet ne s’inscrit vraiment dans la durée qu’une fois le cap des trente épisodes franchi. Lui publie une vidéo par mois ; Franco, une émission après l’autre, bâtit une communauté. Le principe assumé du format : inviter un pair, surfer sur sa notoriété et faire réfléchir ensemble.
Les incohérences que personne n’ose nommer
Le sujet officiel du jour, emprunté à une émission précédente : les incohérences maçonniques et l’infantilisation d’apprentis souvent plus âgés que ceux qui les instruisent. Hervé, passé au maillet vers 35 ans, connaît bien le malaise de « driver » des frères qui ont le double de son âge. De là, une série de contradictions : on prêche l’instruction mais on peine à remplir les réunions ; on invoque la maçonnerie universelle tout en multipliant les rites et les frontières ; on défend une tradition qu’on remodèle sans cesse. Il rappelle d’ailleurs que la tradition n’est que la vision qu’on se fait du passé, rarement ce qu’il fut vraiment — et raconte cette scène où un frère assurait à un profane que le rite français avait « 500 ans », quand l’expression elle-même ne date que des années 1780.
« Il faut être un maçon de demain pour être un maçon d’aujourd’hui. »
— Hervé H. Lecoq
Sa conviction : on ne confie pas une charge à quelqu’un parce qu’il est déjà compétent, mais pour qu’il le devienne. Et le vrai déficit de la maçonnerie serait l’absence de réflexion collective de long terme — on planifie deux ou trois ans de loge, jamais les cinquante prochaines.
« Show don’t tell » : expliquer ce qu’on n’est pas
Vient la question de l’image publique. Pour Hervé, la maçonnerie se vend mal parce qu’elle explique mal ce qu’elle n’est pas — le réflexe du « mauvais vendeur » qui récite des caractéristiques techniques au lieu de susciter l’émotion. Les réseaux déforment tout : entre fanatiques religieux, complotistes et « brouteurs » africains promettant richesse et Illuminati, il bannit chaque jour une dizaine d’intrus à coups de mots-clés automatiques. Personne, martèle-t-il, ne recrute ni n’initie sur WhatsApp. À l’inverse, une expérience l’a marqué : en conférence, il a demandé à ChatGPT ce qu’est un franc-maçon, et l’algorithme — nourri de millions de livres — a produit la plus belle explication de la maçonnerie qu’il ait jamais lue. La preuve, pour lui, qu’on fait davantage de bien en laissant deux maçons discuter entre eux qu’en multipliant les conférences magistrales.
« Quelqu’un qui pense que ce que tu fais, c’est de la merde, mais qui vient toutes les semaines voir ce que tu fais : ça s’appelle un fan. »
— Hervé H. Lecoq
L’intelligence artificielle, ce maréchal-ferrand qui doute
Le cœur ludique de l’épisode : une expérimentation en direct. Partage d’écran, et les deux hommes génèrent des images maçonniques avec DALL·E — un franc-maçon en sautoir, un frère façon Che Guevara, et surtout ces provocations devenues virales, dont une « Cène version maçonnique » qui a récolté plus de 12 000 vues, 426 mentions « j’aime » et plus d’une centaine de commentaires sur le groupe. Hervé, féru de « prompt engineering », décortique l’anatomie de ce succès : une accroche qui pose l’autorité, un sujet qui parle à tout le monde, du temps passé sur la publication qui nourrit l’algorithme. Là où un autre outil échouait à dessiner correctement l’équerre et le compas, les nouveaux modèles y parviennent. Sa métaphore reste : face à l’IA, beaucoup jouent le maréchal-ferrand qui regarde passer l’automobile en jurant que « ça ne marchera jamais » — quand les plus malins, eux, se mettent déjà à vendre des pneus.
Jeunesse, loge virtuelle et politique maçonnique
Le duo revient à une dernière incohérence : on réclame des jeunes en loge, puis on leur reproche de manquer de temps. Or, au XVIIIe siècle, on entrait vers 21 ans pour bâtir quarante ans de chemin intérieur. Franco évoque à l’inverse une sœur initiée à 72 ans, avide d’apprendre. Faut-il alors imaginer des loges entièrement en ligne pour ceux qui ne peuvent plus se déplacer ? Hervé, qui a pourtant adoré les visioconférences du confinement, reste sceptique : il manque la solennité, la « communion », tout ce hors-champ — le froid du temple, les ratés du rituel, la mise en scène héritée des jeux médiévaux — que l’écran ne peut restituer. Reste enfin la « gangrène » qu’il redoute le plus, la politique maçonnique, ces jeux de pouvoir où, trop souvent, plus on s’élève, moins on comprend.
« Humanité artificielle », le mot de la fin
En clôture, Hervé présente son roman « Humanité artificielle » : un récit d’anticipation initiatique situé en 2142, où une intelligence artificielle a exterminé l’humanité et où un jeune homme nommé Lewis mène, avec ses compagnons, une quête à travers un monde anéanti — disponible en ligne, notamment sur Amazon.ca. Franco, lui, annonce un deuxième gala maçonnique le 8 décembre, déjà plus de soixante-dix inscrits, avec des délégations de New York, de Caroline du Sud et du Grand Orient du Québec. Deux trolls, un roman, un gala — et la promesse d’un rendez-vous devenu mensuel.
Chapitres
Sujets : Hervé H. Lecoq · Intelligence artificielle · Régularité maçonnique · Podcasts

