Épisode 15 · · par Franco Huard
Émission #15 – Entretien avec Jean-Luc Leguay
Pour son émission numéro 15, « Sous le Bandeau » retrouve ses studios après un épisode enregistré sur la route, et reçoit un invité rare : Jean-Luc Leguay, danseur devenu enlumineur, consacré sous le nom d’Héraclius. Présenté par le frère Éric — de retour au micro pour la première fois depuis l’épisode 3 —, l’artiste compte parmi les huit à dix enlumineurs réguliers encore vivants dans le monde. De passage à Montréal pour la toute première fois, il lève un coin du voile sur un savoir initiatique transmis de maître à disciple depuis le VIIIe siècle, et sur les liens profonds qui unissent l’image sacrée et la franc-maçonnerie.
Des nouvelles avant l’entretien
Avant de céder la parole à son invité, Franco fait le tour de l’actualité. Il évoque sa console audio numérique, victime d’un court-circuit et toujours en réparation, puis sa blessure au genou contractée lors d’un tournoi de judo KOSEN. Côté agenda maçonnique, il confirme la grande nouvelle de l’année : le COMAM et le CLIPSAS se tiendront coup sur coup à Montréal, en mai et juin 2019, réunissant quelque 68 pays lors de ce qu’il surnomme les « Jeux olympiques maçonniques ». Il signale enfin la mise en ligne de la série « Inside the Freemasons » sur Netflix et relaie l’appel à l’aide de la Loge Freedom de Sydney, un triangle francophone du GODF en quête de membres.
Qu’est-ce qu’un enlumineur ?
Première question, essentielle : qu’est-ce, au juste, qu’un enlumineur ? Pour Jean-Luc Leguay, c’est celui qui construit des images sur un livre comme on bâtit une cathédrale ou un temple, selon les mêmes lois. L’enluminure fonctionne à la manière d’un mandala : le texte d’un côté, l’image de l’autre, et de leur rencontre naît une énergie dans laquelle le lecteur pénètre pour accomplir un voyage vers lui-même et vers la contemplation.
De la danse à l’illumination
Rien ne prédestinait cet ancien danseur à une telle voie. Chorégraphe passé par le corps de ballet de l’Opéra de Nantes, signataire de sa première pièce à dix-huit ans sur une musique de Béla Bartók, il cherchait comment les danseurs d’autrefois entraient en transe mystique. Cette quête l’a mené jusqu’à une bibliothèque de Turin, où il voulait retrouver, dans un manuscrit ancien, la danse de David devant l’Arche d’Alliance. Le choc fut total.
« Quand j’ai ouvert le livre, c’était lumière sur lumière, c’était une extase intérieure, un voyage extraordinaire de l’esprit, de l’âme. »
— Jean-Luc Leguay
Il décide alors de tout abandonner. Pendant dix ans, auprès d’un moine ermite franciscain du sud de l’Italie, il s’astreint aux travaux les plus humbles — balayer, piler les terres, fabriquer les parchemins — avant de recevoir trois initiations, puis la consécration. Celle-ci lui confère le pouvoir de mêler un peu de vin consacré à ses pigments lorsqu’il enlumine un texte sacré.
Deux voies qui se répondent
L’enluminure n’a pas été sa seule initiation. Reçu à la Grande Loge de France le 10 juin 1980, il rencontre son maître enlumineur quinze jours plus tard : les deux chemins avanceront de front. À l’initiation individuelle du maître répond l’initiation collective de la loge, « l’école de la parole » qui lui a donné le langage sans lequel, dit-il, il n’aurait jamais pu parler de son art. Il insiste sur une conviction : un enseignant ne doit jamais figer un symbole.
« Un vrai maître qui enseigne vous laisse libre, parce que si vous dites tel symbole représente ceci, vous tuez le symbole. »
— Jean-Luc Leguay
En transcendant sa symbolique personnelle, l’initié accède à une symbolique universelle et découvre la mission qui est la sienne.
Des livres comme des temples
L’entretien se poursuit autour de ses ouvrages. Le premier, Consécration d’une loge, reproduit un rituel enluminé commandé par la Grande Loge Nationale Française ; il lui a demandé trois années de travail. Chaque symbole y devient un outil de réflexion : la coupe du Graal et la truelle en forme de cœur disent la charité et le ciment fraternel, tandis que Saint Jean, Hiram, Salomon et son manteau de lapis-lazuli tissent un fil entre l’Ancien Testament et la loge. Suivent Perceval le Gallois de Chrétien de Troyes, où la quête du Graal épouse la quête intérieure du maçon, puis la Divine Comédie de Dante, dont il signe cent vingt enluminures. Il évoque encore son autobiographie, Le Maître de lumière, le Tracé du maître, les Rituels Inconnus — fruit de quarante ans de collecte — et une réédition du Livre de l’Apocalypse. Pour toucher un public plus large, il a même lancé une série de romans, Illuminator, dont le clin d’œil au « Terminator » l’amuse autant qu’il l’assume.
Un art qui ne doit pas mourir
Homme très sollicité, l’invité annonce vouloir fonder une école d’enseignement métaphysique autour de l’image de lumière, adaptée aux technologies du XXIe siècle. Avant de conclure sur la conférence qu’il donnera le lendemain en loge, Franco et Éric retiennent le même mot : illumination. Une belle rencontre, à la hauteur d’un art qu’ils espèrent voir perdurer.
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