Épisode 97 · · par Franco Huard
Sous le Bandeau #97 – Quelle maçonnerie pour demain ?
Dans cet épisode 97, Franco retrouve son complice Franck Fouqueray pour une discussion qui prolonge le sujet amorcé avec Hervé Gagnon à l’épisode 94 : la franc-maçonnerie survivra-t-elle aux bouleversements du monde contemporain ? Entre anecdotes sur l’automne québécois, les récentes entrevues de 450.fm avec plusieurs grands maîtres et un survol du climat politique tendu des deux côtés de l’Atlantique, les deux complices posent un diagnostic sans complaisance sur l’état actuel de l’ordre maçonnique.
Un monde anxiogène, un terreau peu propice à la maçonnerie
Franck rappelle que les besoins essentiels, selon la pyramide de Maslow, doivent être comblés avant qu’un individu ne cherche à nourrir son esprit. Or, entre guerre en Ukraine, incertitude économique, montée de l’intelligence artificielle et instabilité politique au Québec comme en France, les gens vivent dans une insécurité permanente. Cette anxiété ne s’arrête pas à la porte du temple : les mêmes personnes inquiètes dans la rue se retrouvent en loge.
« La maçonnerie en ce moment, ce n’est pas une maçonnerie sereine, ce n’est pas une maçonnerie qui pense au futur, c’est une maçonnerie qui a peur pour son présent déjà. »
— Franck Fouqueray
Franck évoque aussi les statistiques partagées par Hervé Gagnon lors du Salon du livre : les États-Unis perdent chaque année environ 3 % de leurs maçons, une tendance similaire au Canada, alors que la France semble pour l’instant épargnée, bien qu’un fort roulement de membres y soit observé.
L’individualisme comme héritage culturel
Franco s’interroge sur le fossé qu’il observe entre la maçonnerie québécoise, parfois vécue comme une activité ponctuelle, et des traditions maçonniques en Afrique ou en Haïti où le sentiment de communauté semble beaucoup plus fort. Franck explique ce phénomène par l’évolution de la cellule familiale occidentale depuis l’après-guerre : libération des femmes, éclatement des familles recomposées, enfants élevés de plus en plus seuls, et une culture de l’individualisme qui a progressivement remplacé les solidarités traditionnelles.
La perte du sens du devoir
Cette mutation sociale a un effet direct sur l’engagement maçonnique. Selon Franck, une société de consommateurs qui réclament des droits sans accepter de devoirs ne peut pas produire une fraternité durable. Des frères et sœurs jurent fidélité derrière le bandeau, mais une fois le tablier retiré, l’engagement s’efface devant d’autres priorités. Franco observe le même phénomène au Québec : des membres multiplient les affiliations à plusieurs loges sans réel ancrage.
Repenser temples, décors et grades
Pour Franck, la maçonnerie doit distinguer son essence — l’initiation, le rituel et le travail en groupe sur la géométrie sacrée — de ses formes, qui peuvent évoluer. Il cite le coût élevé des cotisations et de l’entretien des temples comme obstacles à l’accessibilité, de même que les décors et les grades, qui nourrissent parfois davantage l’orgueil que la spiritualité. Franco fait un parallèle avec le jiu-jitsu brésilien « non-gi », où la pratique se fait sans kimono ni ceinture visible, suggérant qu’une maçonnerie plus épurée pourrait exister.
Vers de nouveaux rites et une maçonnerie du ressenti
Les deux animateurs discutent de rites récents comme le rite Futura ou le rite moderne d’Écosse, qui, bien que porteurs d’une esthétique différente, restent construits sur la même structure traditionnelle. Franck plaide pour une vraie diversification, à l’image des arts martiaux qui ont vu naître karaté, krav maga, jiu-jitsu brésilien ou sambo à partir d’une même recherche intérieure, sans compétition avec l’autre.
« Il va falloir certainement déstructurer la forme en gardant l’essence, si on veut que cette maçonnerie continue à vivre, parce que sinon, elle va disparaître tout simplement. »
— Franck Fouqueray
Quelle place pour l’intelligence artificielle ?
Franck souligne un paradoxe actuel : des planches préparées à partir de recherches superficielles sur Wikipédia ou générées par l’IA n’apportent plus rien de plus qu’un moteur de recherche. Pour lui, l’avenir des travaux en loge résidera dans le vécu partagé et le ressenti authentique plutôt que dans la lecture de textes, à l’heure où même des discours historiques peuvent être confondus avec des productions artificielles. L’épisode se termine sur une invitation à la réflexion collective : la maçonnerie de demain ne naîtra pas des anciens, mais de ceux qui oseront réinventer ses formes sans en trahir l’essence.
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