Épisode 88 · · par Franco Huard
Sous le Bandeau #88 – L’intelligence artificielle va-t-elle transformer la franc-maçonnerie ?
Franco reçoit dans son studio — pour l’avant-dernier enregistrement avant le déménagement — l’auteur français Franck Fouqueray, de passage au Québec pour le Salon maçonnique du Québec. L’occasion ? Son tout nouveau livre, « L’intelligence artificielle va-t-elle transformer la franc-maçonnerie ? ». Pendant une heure, les deux frères déroulent une conversation à la fois drôle et profonde sur la place de la machine dans une tradition qui, elle, se veut résolument humaine.
Un Français au Québec, et un salon qui fait salle comble
Avant d’entrer dans le vif du sujet, Franck Fouqueray raconte son retour au Québec après près de vingt ans. Sa leçon de voyageur : on ne s’installe pas à l’étranger pour y recréer son chez-soi, il faut s’intégrer et « avoir le cœur québécois ». Les deux hommes reviennent aussi sur le Salon maçonnique du Québec, un franc succès avec 161 entrées payées et une salle comble, où Fouqueray a clôturé la journée en réveillant un auditoire fatigué par une longue série de conférences.
L’IA, un outil et non une béquille
Le cœur de l’échange tient dans une distinction que Fouqueray martèle : l’intelligence artificielle est un véhicule, un outil, jamais un maître.
« L’intelligence artificielle, c’est un outil. Il ne faut pas que ce soit une béquille. »
— Franck Fouqueray
Il en donne des exemples très concrets : une IA « maison », installée sur son propre ordinateur, qui lit ses courriels, en extrait les tâches et lui livre chaque matin ses priorités dans un fichier. Résultat : un travail de quarante heures abattu en quinze, sans perte de qualité. Franco embraye sur la même logique côté affaires : l’IA fait gagner du temps, mais on paie toujours pour un résultat, pas pour des heures. L’auteur ne sera jamais la machine ; c’est l’humain qui garde la direction, qui donne les ordres et fournit la matière.
Automatiser l’administratif pour recentrer la loge
Fouqueray rappelle que la maçonnerie a toujours absorbé les outils de son époque : l’électricité, l’automobile, l’informatique. Son arrière-grand-père s’éclairait à la bougie et recevait ses convocations en début d’année ; l’IA n’est que la marche suivante. Là où elle peut tout changer, c’est dans la gestion : convocations, ordres du jour, finances, votes de règlement intérieur. Il développe d’ailleurs, pour sa propre obédience, un logiciel de gestion de loge qui compose et envoie automatiquement les convocations et relance les retards de capitation.
L’idée n’est pas de truffer le temple de capteurs pour « corriger » le rituel — ça, ce serait de la « science-fiction stupide » qui ferait perdre l’essence de la maçonnerie. Il s’agit de décharger les frères et sœurs des corvées sans valeur symbolique pour qu’ils se concentrent, une fois la porte franchie, sur l’initiatique : l’instruction, le travail sur soi, la chaîne d’union.
Le vrai danger : la maçonnerie de causerie
C’est ici que le propos devient tranchant. Fouqueray sépare nettement deux maçonneries : l’initiatique et symbolique, qui ne changera guère parce qu’« un rite restera un rite », et la maçonnerie « sociétale », de causerie. Cette dernière a du souci à se faire. Pourquoi se déplacer pour écouter un exposé plus ennuyeux que l’appareil qu’on a déjà dans son lit, avec ses connaissances illimitées ?
Il oppose la technique — reproductible, que la machine exécute mieux que nous — à l’art royal, où deux tenues, deux rencontres ne sont jamais identiques. La maçonnerie qui survivra est celle qui crée, pas celle qui récite. Il note au passage combien la différence Québec / France est réelle : ici, les loges ne cherchent pas à peser sur un vote, le « sociétal » y est surtout une manière d’agir dans la cité.
Le fléau des planches écrites par l’IA
Franco pointe un symptôme déjà présent dans les ateliers : des planches rédigées par une IA puis lues telles quelles en loge. Habitué de nombreux modèles, il dit reconnaître à l’oreille la « signature » de tel ou tel outil. Pour les deux hommes, réciter un texte de machine, c’est faire le perroquet.
« La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié. »
— Franck Fouqueray
La parade est simple et radicale : qu’on présente son travail au lieu de le lire. Laisser le bout de papier à la porte et raconter ce qu’on a réellement compris et ressenti. Fouqueray évoque l’épreuve du « grand oratoire » — une heure pour écrire, puis cinq mots seulement pour improviser trente minutes — et cette méthode « infaillible » d’un professeur qui fait tout simplement refaire en classe le devoir rendu à la maison. Le but : former des gens capables de penser par eux-mêmes, pas des remplisseurs d’informations.
La franc-maçonnerie en 2050
Interrogé sur l’avenir, Fouqueray voit le fossé se creuser entre les deux maçonneries. Face à une société de distraction et de matérialisme, la loge deviendra un lieu où se recentrer. Il plaide pour une maçonnerie plus spiritualiste, capable d’intégrer sans cesse de nouveaux symboles, et rappelle que l’équerre et le compas existaient déjà en Chine il y a 2500 ans.
Le fil conducteur, il le trouve au fronton de Delphes : « Connais-toi toi-même », suivi du trop souvent oublié « rien de trop ». Le bonheur, dit-il en citant saint Augustin, c’est de continuer à désirer ce qu’on possède. L’IA, loin d’être l’ennemie, devient un révélateur : elle nous force à abandonner le superficiel pour l’essentiel, le véritable art royal. Le livre, publié aux éditions Dervy dans la collection dirigée par Jacques Carletto, prolonge cette réflexion pour moins de dix euros.
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