Épisode 70 · · par Franco Huard
Sous le Bandeau #70 – La kabbale revisitée
Troisième édition du week-end maçonnique : plutôt que de refaire une pizza (« un désastre », plaisante Franco), l’équipe a préféré ouvrir les micros. Sa sœur Claudia signe son retour à l’antenne, et deux invités les rejoignent pour reprendre un sujet à peine effleuré la première fois : la kabbale. Cette fois, on ne se contente pas d’en gratter la surface — on entre dans la matière, lettre par lettre.
Deux cabales, mille lectures
Marc Zemmour pose d’emblée une nuance : « il n’existe pas une cabale, mais plusieurs. » Lui s’intéresse à la kabbale du langage, celle qui interroge la façon dont on appréhende la langue hébraïque. Sa démarche est inversée par rapport à l’attendu : ce n’est pas la kabbale qui éclaire la maçonnerie, mais la maçonnerie qu’il questionne à travers la kabbale.
Le premier obstacle est mental. La pensée occidentale comprend les mots par leur étymologie, par leur histoire; la kabbale linguistique, elle, travaille les racines et combine les lettres pour faire émerger plusieurs sens à la fois. Il faut, dit Marc, faire l’effort de penser autrement.
L’alphabet qui raconte des histoires
Chaque lettre devient une image. La première, Aleph, évoque le taureau — dessinez un « a » minuscule et vous verrez une tête cornue — mais aussi l’éducation. Beith, c’est la maison, avec son petit point intérieur qui figure le foyer. Damien Charitat élargit le cadre : ces signes ont transité par l’Égypte hiéroglyphique et par la Phénicie, et bien des mots français doivent plus au grec qu’au latin. Il rappelle aussi le travail de Jean-Marie Ragon sur la transformation des lettres dans la langue arabe, cette langue qui, par l’Andalousie, a « arrosé l’Europe » d’un savoir immense.
L’un des plus beaux exemples est celui du mot de passe biblique : selon qu’un clan prononçait « Chibolette » ou « Sibolette », il passait le fleuve ou perdait la tête. De quoi inspirer à la tablée une « cabale végétale » autour de la ciboulette — l’humour n’est jamais loin dans cette émission.
Livres fondateurs et guématria
Pour aller plus loin, Marc renvoie aux textes de référence : le Sefer Yetzirah, tout premier livre de la tradition, et le Zohar — « la lumière » —, où l’on décode l’Ancien Testament verset par verset. Dans la philosophie hébraïque, souligne-t-il, l’écoute prime sur la vue. Claudia, elle, a été happée par la guématria, cette étude des nombres qui permet de substituer un mot à un autre dès qu’ils partagent la même valeur. Marc en livre une clé : le chiffre 1 n’est pas un nombre mais l’unité, et le zéro n’existe pas dans l’hébreu biblique. Il illustre le tout avec « beged », qui signifie à la fois l’habit et la trahison — car le vêtement cache toujours quelque chose.
Un rite « écossais » qui parle hébreu
Damien lance alors le pavé de la soirée : le Rite écossais ancien et accepté n’aurait d’écossais que le nom.
« Il n’y a pas plus hébraïque que le Rite écossais ancien et accepté. »
— Damien Charitat
Son argument tient aux rituels eux-mêmes : dès le 4e degré, on baigne dans l’univers hébraïque, et le 30e parle de Chevalier Kadosh — « kadosh », c’est saint en hébreu, pas en gaélique. Héritier, au sein du Suprême Conseil des Rites Confédérés de France, des rites égyptiens et orientaux, il déplore que certaines obédiences « laïcisent » ces contenus, quitte à les vider de leur substance. La discussion touche aussi au temps : si les loges datent leurs travaux de l’an 6023, c’est déjà une trace hébraïque.
De la kabbale à l’intelligence artificielle
Le trio glisse vers la question de la création. Rassembler « ce qui était épars » — la mémoire de l’humanité — pour en faire émerger du neuf : n’est-ce pas ce que fait l’IA ? Marc distingue l’invention de la création véritable, ce « surgissement » qu’évoquait Sartre et que l’hébreu nomme Makom, le lieu. Il oppose surtout l’éthique à la morale : la kabbale ne s’intéresse pas au bien et au mal, mais à l’autre en soi, l’étranger qui nous habite.
« Dans la Kabbale, on est dans l’abondance, on n’est pas dans le manque. »
— Marc Zemmour
Par où commencer
Pour les curieux, Marc conseille de fuir les sites qui réduisent la kabbale à la religion et de débuter par un ouvrage accessible signé Marc-Alain Ouaknin, avant d’apprendre les 22 lettres hébraïques — « très simple », promet-il. La tradition réclamait jadis 40 ans, le temps d’acquérir la maturité nécessaire pour remettre en question l’évidence. Damien complète avec « La symbolique du corps humain » d’Annick de Souzenelle, belle porte d’entrée. Une chose est sûre : le sujet est loin d’être clos. Comme le rappelle Marc, en hébreu, « le mot fin n’existe pas ».
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