Épisode 59 · · par Franco Huard
Sous le Bandeau #59 – Le Grand Maître
Réunir autour d’une même table trois grands maîtres — présents et passés — des principales obédiences du Québec : voilà un moment que Franco lui-même qualifie d’historique. Pour ce cinquante-neuvième épisode enregistré dans le nouveau studio, la « chaise de Sylvain » accueille trois invités venus expliquer, sans langue de bois, ce qu’est vraiment un grand maître : à quoi il sert, comment on le devient, et ce que la charge fait à l’homme qui l’exerce.
Trois obédiences, une même table
Franco reçoit Réal Lemieux, grand maître de la Grande Loge ANI du Canada (GLANI), Yves Vaillancourt, grand maître du Grand Orient du Québec, et Marc David, passé grand maître de la Grande Loge du Québec. Trois obédiences distinctes — l’une implantée au Québec depuis plus de 150 ans, les autres nées en 2012 — mais un constat partagé dès l’ouverture : elles ont « plus en commun que de différences ». La discussion s’ouvre sur la sortie de pandémie, alors que les loges viennent tout juste de reprendre leurs travaux. Le Zoom, utile pour l’administratif et pour réunir des frères dispersés sur la planète, a vite montré ses limites : le présentiel reste, pour tous, fondamental. En France, rappelle-t-on, le Grand Orient a fondu de 55 000 à environ 35 000 membres; au Québec, la réalité — cotisations plus modestes, communautés plus soudées — a mieux résisté.
Qu’est-ce qu’un grand maître ?
Pour définir la fonction, Yves la compare au Vénérable Maître. Le Vénérable dirige un rituel à l’intérieur du temple, tel un chef d’orchestre qui laisse parler les instruments. Le grand maître, lui, dirige des réunions et porte la parole au-dehors : c’est une figure publique, un porte-parole. Marc y voit deux rôles : la gestion administrative prévue par la constitution, et le leadership, interne et externe, qui fait de lui « la face » de la maçonnerie québécoise à l’international. Réal, qui achève une sixième année de grande maîtrise, insiste sur l’accompagnement : superviser et « coacher » les Vénérables, et apprendre soi-même à écouter davantage qu’à parler.
Devenir grand maître : parcours et mandats
Les chemins d’accès varient d’une obédience à l’autre, mais convergent. Au Grand Orient, il faut avoir été conseiller de l’Ordre, presque toujours après un passage au Vénéralat, avec le sens du rituel, la connaissance du règlement et surtout l’art de la diplomatie. À la Grande Loge du Québec, on passe par la fonction de député grand-maître de district — onze districts, jusqu’à onze loges chacun — avant d’accéder à la charge par élection. Les mandats aussi diffèrent : deux ans à la Grande Loge du Québec, trois ans renouvelables ailleurs. Yves plaide pour la brièveté et la rotation, convoquant la démocratie athénienne, où le chef de l’État n’était en poste que d’un coucher de soleil à l’autre. Marc, lui, rappelle qu’une année de préparation est indispensable, et que les derniers mois servent déjà à préparer sa succession.
Le grand maître dans la cité
Y a-t-il une obligation de parler au monde profane ? Aucune, répondent-ils — mais un choix stratégique. La Grande Loge du Québec s’est dotée d’un plan de communication et d’un comité de relations publiques; Marc a participé à des émissions de télévision et de radio pour mieux faire comprendre la franc-maçonnerie. Le Grand Orient, plus jeune, construit encore ses ponts avec l’espace médiatique, tout en remettant un prix pour la laïcité à un militant reconnu pour trente ans d’engagement. Sur ce point, tous saluent la présence grandissante sur le web — et le rôle de Sous le Bandeau, qui parle de la maçonnerie en général plutôt que d’une seule obédience, afin d’offrir une autre version face à l’anti-maçonnisme.
La charge et le temple intérieur
Un auditeur demande si la fonction a aidé chacun à bâtir son temple intérieur. La réponse est unanime. Réal, menuisier-charpentier pendant vingt-cinq ans, a redécouvert le sens symbolique d’outils qu’il maniait déjà. Marc s’est défini comme un coach cherchant à révéler chez les autres leur propre raison d’être — la COVID l’ayant forcé à improviser là où la constitution n’offrait aucune recette. Yves, grand maître fondateur, s’est donné pour défi d’apprendre à s’effacer.
« Le meilleur prince est celui dont on ne connaît pas le nom. »
— Yves Vaillancourt, grand maître du Grand Orient du Québec
Interrogés sur l’art d’être « le centre de l’union », les trois convergent de nouveau : faire confiance plutôt que micro-gérer. Yves file une image du Tao — gouverner une grande obédience, c’est comme faire frire de petits poissons : à trop les remuer, ils s’émiettent. Marc ramène tout à l’écoute et à la reconnaissance du travail des frères, tandis que Réal insiste sur l’humilité et la nécessaire continuité maçonnique.
Conseils au successeur, et un quart de million d’écoutes
Vient l’heure des conseils au futur grand maître : écouter, encore et toujours, et ne pas répondre trop vite.
« C’est correct de dire que je vais revenir là-dessus dans 24 ou 48 heures. Les gens cherchent des réponses, et on ne les a pas toujours. »
— Marc David, passé grand maître de la Grande Loge du Québec
Yves invite à « entreprendre sans espérer » de résultats immédiats, et rappelle qu’au moment de descendre de charge, le grand maître remet ses décors dorés pour reprendre un simple tablier de maître — retour à l’humilité. En clôture, Franco mesure le chemin parcouru : parti d’un coin de garde-robe avec 300 à 400 téléchargements par mois, Sous le Bandeau frôle désormais le quart de million de vues et d’écoutes annuelles, preuve qu’on peut parler de maçonnerie avec un accent bien québécois — et se faire entendre partout dans le monde.
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