Épisode 54 · · par Franco Huard
Sous le Bandeau #54 – Est-ce que la Liberté et l’Égalité sont compatibles sans Fraternité?
Il suffit parfois d’un mot lancé debout, au milieu d’une tenue, pour faire naître une émission entière. Un soir en loge, en écoutant les frères et sœurs défendre tantôt la liberté, tantôt l’égalité, Franco se lève et formule une intuition dérangeante : ces deux valeurs ne tiennent pas ensemble… sauf si une troisième vient les souder. « Change my mind », lance-t-il. Pendant près de deux heures, l’équipe de Sous le Bandeau et trois invités — Yves et Dominique du Grand Orient du Québec, et le Français Franck Fouqueray, fondateur du média 450.fm — retournent la devise maçonnique dans tous les sens.
L’étincelle : une question née en loge
Franco raconte l’image qui l’obsède, celle qu’on croise souvent sur les réseaux : un enfant, un adolescent et un adulte veulent voir un match de baseball derrière une clôture. L’égalité, ce sont les caisses distribuées selon la taille de chacun; la liberté, c’est l’adulte arrivé le premier qui rafle toutes les caisses pour avoir la meilleure vue, quitte à priver les autres. Son constat : sans fraternité, l’une finit toujours par écraser l’autre. Sylvain nuance aussitôt — la liberté n’est pas la licence, et lorsqu’elle sert à dominer, elle devient tyrannie.
« La liberté commence où celle des autres finit. »
— Sylvain
Trois valeurs distinctes, une même tension
Franck Fouqueray, en ligne depuis la France, refuse de fondre les trois mots. Chacun s’étudie séparément, dit-il, et les philosophes eux-mêmes ne s’accordent pas sur ce qu’est la liberté. Son diagnostic est sévère : les structures maçonniques ont déserté le combat pour la liberté, et si le cœur du maçon est bien dans la fraternité, les institutions, elles, n’y sont plus. Perce chez lui une « colère de l’impuissance » — celle de ne plus oser prendre la parole sans être aussitôt taxé de complotiste. La discussion glisse alors vers l’actualité : le passeport vaccinal qui s’annonce, et la rumeur d’une grande obédience prête à refuser les non-vaccinés au temple.
Le regard des philosophes
Yves ramène le débat vers les grands textes. Aucune des valeurs, rappelle-t-il, ne peut être absolue : il faut, comme Aristote, chercher à chaque fois la juste mesure, car « l’égalité n’est équitable qu’entre égaux ». Il replace la franc-maçonnerie au siècle des Lumières, où l’émancipation passe par le partage du savoir : à quoi ressemblerait une société où l’éducation serait le privilège de quelques-uns? Puis, s’appuyant sur La République de Platon, il décrit la démocratie qui, déçue par ses élites, finit par appeler un « sauveur » — pente glissante vers l’autoritarisme que seul un véritable souci du bien commun peut freiner.
Le combat intérieur
Claudia déplace le débat vers le dedans. Avant de prétendre changer le monde, le maçon doit devenir souverain de lui-même : établir en soi la liberté — celle des dogmes, de l’ignorance, de la radicalisation —, puis l’égalité et la fraternité. On ne s’élève, dit-elle, qu’ensemble et à son propre rythme. Franck prolonge d’une formule qui restera :
« Je ne suis pas venu en franc-maçonnerie pour écraser mon ego, mais pour trouver mon alter ego. »
— Franck Fouqueray
Il enchaîne sur une critique du « veau d’or » : à mesure que tout devient argent et business, l’humain quitte le centre, et les obédiences elles-mêmes finissent parfois par servir un budget à boucler plutôt qu’une spiritualité à cultiver. La vraie voie maçonnique, plaide-t-il, consiste à sortir de la dualité — pour ou contre le vaccin, droite contre gauche — pour tenir la troisième voie, la voie du milieu.
Fraternité : fondement ou résultat?
C’est le vrai point de friction de la soirée. Pour Franck, la fraternité n’est pas un socle mais un fruit, aussi fragile qu’une bicyclette qui tombe dès qu’on cesse de pédaler; il l’illustre par des exemples cruels — le bazar de la charité, les maçons qui se ruent sur un buffet à la première faim. Dominique et Yves défendent au contraire une fraternité première : dans le mot « fraternel » il y a « frère », et le tribunal maçonnique lui-même, rappelle Yves, ne cherche pas à désigner un coupable mais à rétablir le lien brisé. Sylvain, lui, ancre la fraternité dans le respect : on est égaux en droits, pas en avoirs, et c’est ce respect qui permet d’accueillir la différence, vacciné ou non.
L’épreuve de l’histoire
Pour finir, la conversation se fait grave. Franck évoque les collaborations honteuses sous Vichy, ces maçons qui se sont comportés « pire que des profanes » quand tout allait mal. Yves rappelle de son côté que Goebbels, la Roumanie communiste ou l’Italie de Matteo Salvini ont tous, une fois au pouvoir, fermé les loges — preuve, conclut-il, que la franc-maçonnerie dérange les régimes autoritaires. De Cuba au Grand Orient de France, les obédiences peuvent encore agir; mais reste la question que personne ne tranche tout à fait : les maçons vivent-ils vraiment, aujourd’hui, la devise qu’ils gravent sur leurs murs?
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