Épisode 44 · · par Franco Huard

Sous le Bandeau – #44 – La fraternité

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Après un mois de pause estivale, l’équipe de Sous le Bandeau se retrouve autour d’une grande tablée — à deux mètres de distance — pour aborder un thème qui touche au cœur de l’engagement maçonnique : la fraternité. Franco réunit ses complices Sylvain et Claudia ainsi que deux frères du Grand Orient du Québec, Yves et Paul, pour une émission qui glisse de la crise sanitaire aux racines antiques de l’amour fraternel, en passant par les tensions des réseaux sociaux et un vibrant plaidoyer pour la laïcité.

Une maçonnerie à réinventer sous le confinement

Le contexte s’impose d’emblée : les tenues ont cédé la place aux ateliers virtuels sur Zoom, et la reprise se prépare prudemment. Faut-il y voir une évolution ou une simple parenthèse ? Yves propose de renouer avec l’esprit des premières loges, petites et chaleureuses. Puisque « trois, cinq, sept » suffisent, on pourrait très bien travailler à dix ou douze, dans le respect des contraintes légales et sans perdre la présence physique en loge. La discussion effleure l’essaimage naturel des grandes obédiences, la rotation des membres et les triangles à créer un peu partout. Tous s’entendent toutefois sur une limite : initier des frères pour ensuite les renvoyer vers le virtuel, ce n’est plus tout à fait de la maçonnerie. On y perd l’égrégore, cette énergie qui ne se vit que sur place.

Opinions, réseaux sociaux et la tentation du bûcher

Franco confie la véritable raison du sujet du jour : il a exprimé haut et fort ses opinions sur la gestion de la crise et récolté en retour des messages de haine et de mépris, parfois de membres eux-mêmes. Il y voit un phénomène de société — des personnalités publiques « lapidées » sur la place publique, condamnées sans procès, des commanditaires qui coupent les ponts en quarante secondes. Sylvain répond par une image forte : les réseaux sociaux sont devenus le Colisée des temps modernes, où des ignorants vident leurs émotions sans mesurer la portée de leurs mots. La sagesse du maçon, dit-il, commence par le contrôle de soi derrière le clavier. Claudia apporte une nuance décisive : à l’émission, on ne débat pas d’opinions, on partage des expériences — et un vécu, personne ne peut le contester.

Qu’est-ce que la fraternité ?

Chacun livre sa définition. Pour Claudia, c’est choisir de s’investir dans un groupe — d’une seule personne jusqu’à l’humanité entière — dans la tolérance, l’accueil et le travail du miroir initiatique. Sylvain y voit l’union de personnes qui partagent les mêmes valeurs et poursuivent un but commun : se construire et devenir de meilleures personnes. Paul insiste sur la communion de pensée et le devoir d’entraide, jusqu’au sacrifice ultime évoqué dans les serments.

« La fraternité, c’est pratiquement le pilier le plus important de la maçonnerie. Si on la supprimait, je me demande ce qu’il resterait. »

— Paul, membre du Grand Orient du Québec

Yves remonte aux sociétés initiatiques de l’Antiquité — Pythagore, Empédocle, Épicure — où réflexion philosophique, démarche spirituelle et fraternité allaient de pair. Il rappelle que Philadelphie signifie « amour fraternel » en grec ancien, et que la fraternité est cette tentative de rassembler ce qui fut séparé, de retrouver une unité originelle. Franco, lui, la compare à une famille : on aime ses frères, on supporte les cousins moins commodes, et on reste là pour se relever les uns les autres.

Les limites : justice, pardon et loges éteintes

La fraternité a-t-elle des bornes ? Oui, répondent les invités. Un frère reconnu escroc ou criminel est suspendu, puis radié. Au-delà des cas extrêmes, la maçonnerie se dote de chambres de justice et d’un jury fraternel, où l’enjeu n’est pas de punir mais de retrouver l’harmonie, de se départir de ses « métaux » et, à travers le miroir initiatique, de se pardonner. Yves met toutefois en garde : dans les petites obédiences montréalaises, faute d’effectifs, ceux qui jugent sont trop souvent parties au conflit. Quand les comptes se règlent au maillet, la fraternité en prend un coup. Pourquoi, alors, n’est-elle pas agissante dans certaines loges ? Parce que tout part des officiers et du vénérable, répond Sylvain — le reflet de ce qui est en haut se transmet vers le bas. Et parce qu’une loge repliée sur elle-même, sans respiration vers l’extérieur, finit en panier de crabes.

La fraternité vécue : des agapes à l’engagement

Le moment le plus personnel de l’émission arrive quand Franco raconte où il a réellement vécu la fraternité : lors d’un séjour à la Grande Loge de France, deux tenues en une seule journée, le cognac, l’ambiance d’équipe et cette « armée de frères » qui les a suivis jusqu’au petit café, aux petites heures du matin. De retour à sa loge Zenith, il a répété l’expérience : agapes, après-agapes où l’on continue de débattre, puis engagement concret — plus de trois mille repas préparés pour des enfants un mois de décembre. La fraternité, souligne Yves, n’est vivante que si le corps de la loge porte des projets, à l’intérieur comme à l’extérieur du temple.

« Une loge maçonnique et sa quête de fraternité, c’est d’essayer de faire en sorte que, malgré les différences, il y ait cette aspiration à l’unité. »

— Yves, invité du Grand Orient du Québec

Fraternité, laïcité et le monde qui vient

La dernière question de l’auditoire, signée Fabrice, ouvre le débat le plus dense : la fraternité passe-t-elle par la défense de la laïcité ? Pour Yves, sans hésiter, oui. La laïcité, c’est la neutralité de l’espace public, là où les citoyens se reconnaissent d’abord comme citoyens, avant toute appartenance religieuse. Il la relie à l’égalité des sexes et, plus largement, à la capacité des sociétés occidentales d’accueillir dignement les vagues de réfugiés climatiques annoncées, sans céder à la montée des extrêmes. Paul rappelle la séparation de l’Église et de l’État de 1905 comme un garde-fou contre toute théocratie. En guise d’ouverture, Yves lance une idée pour une prochaine émission : élargir la fraternité — comme on a jadis élargi l’égalité — jusqu’à repenser la place que les francs-maçons du XXIᵉ siècle accordent aux animaux.

Chapitres

Sujets : Fraternité · Franc-maçonnerie · Grand Orient du Québec · Laïcité · Loges virtuelles · COVID-19 · Podcasts

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