Épisode 85 · · par Franco Huard
Sous le Bandeau #85 – L’universalisme dans la Franc-Maçonnerie
Comment un idéal aussi vaste que l’universalisme tient-il debout dans le monde d’aujourd’hui, celui des réseaux sociaux, des guerres et des crispations identitaires ? Pour son 85e épisode, Sous le Bandeau réunit un « triangle » de trois frères : Franco et deux invités, l’un auteur et éditeur maçonnique, l’autre franc-maçon venu d’Haïti. Ensemble, ils refusent les réponses faciles et cherchent, sans relâche, où se loge encore aujourd’hui la promesse maçonnique d’une fraternité qui transcende la race, le sexe et la religion.
La place des femmes : un verrou à faire sauter
Au Québec, rappellent les invités, la maçonnerie libérale est très largement mixte : dans plusieurs obédiences, la mixité approche les 50-50. Restent les réguliers, qui refusent toujours d’initier des femmes. Un paradoxe, souligne Yves, quand on songe que l’Église anglicane, elle, a franchi le pas et ordonne des femmes pasteurs. Face à cet interdit, les réguliers offrent les loges d’adoption ou l’Order of Eastern Star ; en Angleterre, l’Order of Women Freemasons existe depuis plus d’un siècle et n’a été que tout récemment réuni en tenue avec la Grande Loge unie d’Angleterre. Pour l’un des frères, les réguliers suivent le modèle catholique — les prêtres d’un côté, les sœurs de l’autre — plutôt que l’ouverture protestante.
« Nous, les libéraux, on a fait sauter ce verrou, et je crois qu’on a fait un pas de plus vers l’universel. »
— Yves
Corps, âme et laïcité : quelle vision de l’humain ?
Yves se dit spinoziste : l’âme et le corps sont pour lui deux facettes d’une même substance, que le christianisme catholique a eu tort d’opposer. Imposer la chasteté aux prêtres, c’est se donner une représentation « tronquée » de l’humain, loin de la sagesse d’Épicure, qui invitait à satisfaire les besoins du corps tout en cherchant la tranquillité de l’âme. Le frère haïtien élargit le tableau : chez lui, la maçonnerie fut longtemps réservée aux colons et à leurs fils, avant de s’ouvrir aux affranchis à partir de 1804, puis aux femmes seulement autour de 2010, contre de lourds préjugés — jusqu’à exiger, disait-on, qu’une femme ait atteint la ménopause pour être initiée. La laïcité, elle, demeure un immense chantier dans un pays profondément chrétien.
« Le combattre » : croire ou ne pas croire
Le sommet philosophique de l’épisode est une anecdote. Dans une loge du rite écossais rectifié, au XIXe siècle, un candidat sous le bandeau s’entend demander quels sont ses devoirs envers Dieu. Sa réponse — « Le combattre » — glace l’assemblée, avant qu’un plaidoyer humaniste ne renverse la salle et n’emporte son initiation. Ce candidat, c’était Pierre-Joseph Proudhon. À la rigidité des landmarks, Yves oppose une phrase du rituel du rite français, à laquelle il tient comme à un trésor.
« Chez nous, vous serez libre de croire, mais aussi de ne pas croire en cet être suprême que les religions appellent Dieu et que les francs-maçons appellent le grand architecte de l’univers. »
— Yves, citant le rituel du rite français
Réseaux sociaux et le retour des boucs émissaires
La conversation bascule ensuite sur notre époque. Sur les réseaux sociaux, les camps se figent ; dès qu’on exprime un avis — sur la loi 21, la COVID ou la politique — on se fait « blaster », parfois jusqu’au bûcher symbolique. Les frères y voient un mécanisme mimétique de désignation de boucs émissaires, qu’illustre la scène évangélique de la pierre : chacun ferait mieux d’examiner la sienne avant de la lancer. L’élection de Trump, que la majorité des médias québécois disaient perdue d’avance face à Kamala Harris, sert d’exemple : à force d’écouter « celui qui parle le plus fort », on cesse de s’écouter les uns les autres. Or, rappelle un invité, la première définition de l’universalisme, c’est d’accepter l’idée contraire.
Protéger les institutions : de Snyder au Canada
Comment résister ? Les frères convoquent l’historien Timothy Snyder, professeur à Yale, et son essai « Terre noire », qui décrit les conditions d’un possible retour du pire. Sa thèse : chacun doit quitter sa bulle de confort pour investir des institutions — l’université, le syndicat, l’Église, la franc-maçonnerie — qui protègent les droits quand l’État vacille. La loge, avec ses rituels et la « triangulation de la parole », refrène justement nos excès et nous empêche de nous écraser les uns les autres. Le Canada, de ce point de vue, fait figure de bon élève : État de droit, séparation des pouvoirs, indépendance judiciaire plus solide qu’aux États-Unis, où le président nomme lui-même les juges de la Cour suprême selon leur allégeance.
Haïti, miroir d’un universalisme inachevé
Le dernier mouvement est le plus sombre. En Haïti, les quotas de femmes en politique peinent à être atteints, héritage d’une société longtemps patriarcale sortie de la dictature à la fin des années 1980. Surtout, les gangs contrôlent une large part de Port-au-Prince : pillages, viols, kidnappings et trafics d’armes, de drogue et d’organes se croisent dans ce « carrefour ». Le frère haïtien dénonce une aide internationale qui n’arrive jamais vraiment aux acteurs locaux — missions étrangères sans matériel, fonds qui retournent pour l’essentiel aux pays donateurs. Face à l’ampleur de la tâche, Franco garde sa boussole : « on mange un éléphant une bouchée à la fois. » Le trio referme l’échange sur ses projets — la réédition de « Souviens-toi que tu es vivant », un ouvrage à venir sur la musique des francs-maçons, un podcast qui poursuit sa route — et sur une image : la pierre brute se travaille lentement, mais elle se travaille.
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