Épisode 45 · · par Franco Huard

Sous le Bandeau #45 – La régularité maçonnique

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La régularité maçonnique a la réputation d’un sujet épineux, presque tabou. Pourtant, dans cet épisode enregistré en pleine pandémie, l’équipe de Sous le Bandeau l’aborde « dans la joie et la bonne humeur », entourée de plusieurs frères de la Grande Loge du Québec venus raconter un moment rare : la régularisation, au complet, d’une loge jusque-là irrégulière. Derrière un vocabulaire technique se cache une question très concrète — qui a le droit de se dire maçon, et qui le reconnaît ?

Régularité ou reconnaissance : deux notions à distinguer

On les confond sans cesse. Sébastien, grand maître de cérémonie à la Grande Loge du Québec, pose la distinction sans détour.

« La régularité, c’est une méthode de travail, la manière dont vous pratiquez vos rituels. La reconnaissance, c’est la reconnaissance par les autres grandes loges. Ce sont deux choses différentes. »

— Sébastien, grand maître de cérémonie à la Grande Loge du Québec

Autrement dit, la régularité décrit une façon de travailler conforme aux usages hérités de la Grande Loge Unie d’Angleterre ; la reconnaissance, elle, relève des relations entre grandes loges et du principe d’une seule autorité par territoire. La Grande Loge du Québec, reconnue par Londres, travaille de manière régulière — mais les deux ne vont pas toujours de pair, comme le rappelle le cas de la Grande Loge Nationale Française, qui a mis trois ou quatre ans à retrouver sa reconnaissance après l’avoir perdue.

Régulariser une loge entière, sans repartir de zéro

C’est le cœur de l’épisode. Pendant trois à quatre ans, des discussions ont conduit une loge irrégulière vers la Grande Loge du Québec, de l’ancien grand maître jusqu’au grand maître actuel. Le blocage était historique : les loges régulières exigeaient une réinitiation, donc l’abandon des grades et de l’expérience acquise. Inconcevable, pour les invités — « on n’est initié qu’une seule fois », rappelle le frère Cédric. La solution est venue des Anciens Devoirs (les Old Charges) : le grand maître détient le pouvoir d’intégrer une loge complète, exactement comme il y a 150 ans, quand la Grande Loge du Québec a accueilli des loges entières — dont les Cœurs Unis (1870), première à travailler en français. Les frères conservent ainsi leurs acquis ; ils passent simplement du rite qu’ils pratiquaient (un rite dit haïtien, mélange de york et d’écossais) au Rite Écossais Ancien et Accepté, en s’inspirant des rituels de la Grande Loge Nationale Française, de la Grande Loge Alpina et de la maçonnerie belge. Créée voilà 150 ans comme grande loge bilingue, la Grande Loge du Québec voit d’ailleurs sa proportion de francophones croître depuis les années 1970, tandis que les loges anglophones peinent à se renouveler. Une première, donc, dans l’ère moderne.

Qui peut se dire maçon ? Loges sauvages et vente de grades

N’importe qui peut, demain matin, fonder une « grande loge », rédiger quelques textes et se déclarer maçon. Mais reconnu par qui ? Sans lettres patentes émises par une obédience elle-même reconnue, tout l’édifice s’écroule. Les invités déplorent les dérives : des « vénérables maîtres à vie » qui traitent leur loge comme un commerce, des obédiences où l’on achète littéralement les grades — « quatre forfaits, le cinquième gratuit » —, ou encore des groupes comme l’Ordo Templi Orientis qui se réclament de la maçonnerie sans en être. Prudence, aussi, devant les faux maçons qui font les manchettes : tel tueur de masse scandinave photographié en décor maçonnique n’appartenait en réalité à aucune obédience reconnue.

Se comporter en maçon, jusque sur les réseaux sociaux

La discrétion est un pilier — or Facebook la met à rude épreuve. Photos prises en loge, décors exhibés, frères qui s’affichent en tenue complète : dès qu’on se déclare maçon, on engage l’image de toute la fraternité. Une simple photo d’un frère, personnalité publique, aux côtés du grand maître a suffi à déclencher des centaines de commentaires accusant la maçonnerie de satanisme — l’écho lointain des impostures de Léo Taxil et des faux attribués à Albert Pike, à la fin du XIXe siècle. Et internet n’oublie rien : même supprimé, un contenu survit dans les archives, telle la fameuse Wayback Machine.

Serments, sanctions et liberté du maçon

Pourquoi sanctionner un frère qui visite une loge non régulière ? Parce qu’il a prêté serment, expliquent les invités : ne reconnaître comme maçon que celui qui vient d’une grande loge régulière, ne pas fréquenter de loge sauvage, et, une fois vénérable, ne rien changer au rituel transmis. Personne n’est retenu de force : chacun peut demander son exéa — sa démission — et rejoindre l’obédience qui lui convient. Mais on ne peut pas faire les deux à la fois. Sébastien résume l’idée par une image de basketball : on ne dispute pas un match en mêlant règles européennes et américaines, même si rien n’empêche d’apprécier les deux sports. La régularité n’est « nécessaire » à personne ; elle offre simplement un cadre organisé, à qui le cherche.

Rassembler ce qui est épars

Au fil des mots de la fin, un même sentiment revient : celui de vivre un moment fondateur.

« On est les pionniers à rassembler ce qui était épars. Peut-être que dans 50 ou 100 ans, on aura fait les premiers pas pour réunir l’ensemble des maçons. »

— Sylvain

La pandémie a d’ailleurs forcé l’invention : des tenues virtuelles par Zoom réunissant jusqu’à 90 participants connectés du Québec, de France, de Belgique, de Suède, de la Martinique ou du Bénin, et des agapes en ligne qui s’étiraient sur des heures. Un rapprochement inattendu, à l’image de cette régularisation qui, pour une fois, réunit plutôt qu’elle ne divise.

Chapitres

Sujets : Régularité maçonnique · Grande Loge du Québec · Franc-maçonnerie · REAA · Podcasts

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