Épisode 12 · · par Franco Huard
Émission #12 – L’histoire de la Grande Loge du Québec avec Jacques Ruelland
Comment une poignée de loges militaires débarquées avec l’armée anglaise en 1759 est-elle devenue, un siècle plus tard, la plus ancienne obédience maçonnique du Québec ? Pour le savoir, Franco et sa délégation — les frères Sylvain et Hervé — reçoivent un invité de marque : Jacques Ruelland, historien des sciences, ancien typographe devenu professeur, auteur prolifique et bibliothécaire de la Grande Loge du Québec. Une conversation érudite et bon enfant qui traverse trois siècles d’histoire maçonnique, des Constitutions d’Anderson jusqu’aux tensions toujours vivantes entre francophones et anglophones.
Un historien au parcours hors norme
Né dans une famille pauvre de Belgique, Jacques Ruelland est d’abord orienté vers une école technique plutôt que vers les humanités classiques. Il devient typographe, diplômé de l’Institut Don Bosco de Liège — un métier qui, dit-il, le fait « baigner dans la culture » à force de composer des textes de toute nature. Arrivé au Québec le jour de ses 21 ans, il accumule ensuite les diplômes : baccalauréat et maîtrise en philosophie à l’UQAM, maîtrises en histoire et en muséologie, puis un doctorat en histoire des sciences à l’Université de Montréal. Professeur de philosophie au collège Édouard-Montpetit, professeur associé à l’Université de Montréal et signataire de dizaines d’ouvrages, il vient tout juste de prendre sa retraite. Le fil rouge de sa vie reste l’imprimerie, qu’il chérit autant que l’histoire.
De la loge Liberté au rite écossais
L’entrée en maçonnerie de Jacques Ruelland tient à un heureux hasard. Après avoir lu dans le journal le nom d’un maçon chargé d’accueillir un grand maître adjoint venu des Antilles au début des années 1980, il prend simplement le bottin et l’appelle. On lui présente alors un « menu » d’obédiences : le Droit Humain, les loges mixtes, Memphis-Misraïm, le Grand Orient de France, la Grande Loge du Québec… Il choisit le Droit Humain et la loge Liberté, alors pionnière, où il reçoit une formation qu’il qualifie de « fabuleuse » au rite écossais. Après sept ou huit ans et quelques désaccords, il quitte cette loge. En 1994, courtisé par les frères de la loge Jean-Théophile Desaguliers, il rejoint le versant régulier de la maçonnerie — mais doit tout recommencer à zéro, son initiation n’étant pas reconnue. L’épisode lui inspire une distinction qu’il tient à préciser.
« Les rites ne sont pas légaux ou illégaux ; ce sont les obédiences qui sont régulières ou irrégulières. »
— Jacques Ruelland
Aux sources : 1717 et l’invention anglaise
Pour Jacques Ruelland, il faut se rappeler d’où vient la maçonnerie : c’est « une invention anglaise », façonnée par deux pasteurs, Desaguliers et James Anderson, et forcément imprégnée de religion et des traditions du XVIIIe siècle. L’année 1717 ne marque pas une création à partir de rien — des loges existaient déjà, comme celle de Kilwinning en Écosse —, mais bien une organisation : on se dote d’une structure, les Constitutions d’Anderson suivant en 1723. Autre nuance essentielle : le modèle politique d’origine est la royauté, non la république. Ce sont les Français, avec le Grand Orient de France, qui donneront plus tard à la maçonnerie sa couleur républicaine et son insistance sur l’égalité.
Naissance de la Grande Loge du Québec
L’histoire québécoise commence dès le régime français, vers 1740-1750, avec des maçons organisés en loges mais sans grande loge. Tout change avec l’arrivée des Anglais en 1759 : leurs nombreuses loges militaires prennent racine, s’ouvrent rapidement aux civils et même aux francophones. Le territoire est si vaste que deux grandes loges provinciales coexistent un temps — l’une vers Québec et Trois-Rivières, l’autre vers Montréal et Sorel. Cette Grande Loge provinciale durera 110 ans, de 1759 à 1869. C’est en 1869 que survient la séparation : la Grande Loge du Canada pour l’Ontario, et la Grande Loge du Québec, qui refuse de se laisser absorber. Deux loges montréalaises, Saint-Paul et Saint-Pierre, demeurent encore aujourd’hui directement rattachées à Londres. La Grande Loge du Québec compte désormais environ 4 000 membres et 70 loges, dont à peine une douzaine sont francophones ; sa maison mère est le temple de la rue Sherbrooke, à Montréal, inauguré en 1929.
Émulation, rite écossais et le poids de l’Église
Le rite pratiqué à la Grande Loge du Québec, le rite d’émulation, est né du compromis scellé lors de la réunion des deux grandes loges anglaises en 1813. Il gère les trois premiers degrés, les « loges bleues » ; pour les degrés supérieurs, les frères se tournent vers le rite écossais ou vers la maçonnerie capitulaire du rite York. Ouvrir une loge au Rite Écossais Ancien et Accepté au sein de la Grande Loge fut d’ailleurs une bataille, certains frères y voyant une menace à l’hégémonie de l’émulation. Ruelland revient aussi sur le rapport tendu de l’Église catholique à la franc-maçonnerie : une bulle pontificale excommunie les maçons dès le XVIIIe siècle, et longtemps l’Église a frappé les Canadiens français qui la rejoignaient. L’excommunication automatique a été retirée, mais l’adhésion demeure, aux yeux de Rome, un péché. Il en tire une leçon d’intolérance qu’il illustre par sa propre histoire de remariage.
« L’Église nous a excommuniés, les catholiques, pour leur fréquentation maçonnique, par pure intolérance. »
— Jacques Ruelland
L’éducation, les jeunes et les deux solitudes
Pour Ruelland, le ciment qui retient les apprentis à leur loge, c’est l’éducation : la connaissance de l’histoire, des rites et des symboles. Lui-même, après avoir été député de district du grand maître, a consacré une quinzaine d’années à monter une véritable bibliothèque-musée à partir de caisses de livres abandonnées. Sur l’avenir, il se montre lucide et optimiste : les loges francophones sont jeunes (40 à 45 ans de moyenne d’âge), tandis que les loges anglophones vieillissantes se renouvellent surtout grâce aux frères arabes, musulmans et juifs. Restent les « deux solitudes » — réguliers et libéraux, anglophones et francophones —, marquées par la méfiance et cette vieille question, « What does Québec want ? ». Mais les grands maîtres s’ouvrent : Ruelland prépare une exposition sur la franc-maçonnerie au musée de Nicolet pour 2019, et le CLIPSAS s’apprête à tenir ses assises à Montréal. De quoi, peut-être, commencer à travailler ensemble.
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