Épisode 83 · · par Franco Huard

Sous le Bandeau #83 – L’épuisement maçonnique

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L’épuisement guette autant le maçon qui accepte tous les postes que celui qui reste sagement sur les colonnes. Dans ce 83e épisode de Sous le Bandeau, Franco reçoit le frère Dominique, invité de marque, entouré de ses complices Claudia et Sylvain, pour nommer sans détour un mal dont on parle peu en loge : l’épuisement maçonnique. Trois parcours, trois tempéraments, une même conviction — la fatigue fait partie du chemin, à condition de savoir la lire.

Deux fatigues, deux remèdes

Dominique se présente d’emblée comme un passeur : tout ce qu’il rassemble et développe, il le construit pour le transmettre aux suivants. Homme aux engagements multiples, il reconnaît des moments de lassitude, mais jamais l’envie de quitter la franc-maçonnerie. Le temple reste pour lui un lieu où l’on retrouve la paix. Claudia prolonge l’idée avec une phrase lue qui a résumé son propre cheminement.

« Il y a deux sortes de fatigue : l’une pour laquelle, pour t’en remettre, tu as besoin de repos ; l’autre pour laquelle tu as besoin de paix. »

— Claudia

Elle-même n’a jamais songé à démissionner de la maçonnerie, mais deux fois d’un poste : d’abord comme seconde surveillante, puis comme vénérable, après la naissance de sa fille. À chaque fois, le sentiment d’avoir prêté serment l’a retenue — jusqu’à ce qu’en arrivant au temple un soir où elle avait résolu de partir, on l’accueille d’un « bienvenue à la maison » qui a tout replacé.

Connaître ses limites : le mythe du 100 %

À 19 ans, Claudia a traversé un burn-out doublé de troubles d’anxiété généralisés. L’épreuve l’a forcée très tôt à réfléchir à l’énergie : comment la dépenser, comment se régénérer, comment reconnaître l’ego et l’orgueil qui poussent à tout mener de front. Le trio converge sur une idée simple : personne ne tient à 100 % toute l’année. Un régime sain tourne autour de 80 %, avec des pointes ponctuelles à 100 % quand il faut donner un coup, et des creux à 60 % quand il faut souffler. Fluctuer est normal ; c’est vouloir rester en permanence au maximum qui devient délétère. Le maître-mot revient sans cesse : agir à la mesure de ses capacités.

Le poids des offices et l’art de déléguer

Sylvain rappelle que la loge et l’obédience donnent le ton : une atmosphère de bienveillance et de fraternité protège de l’épuisement là où le culte de l’ego le provoque. Il insiste sur la nécessité d’apprendre à dire non, et sur le miroir initiatique — ce qui nous agace chez l’autre, nous le portons souvent en nous. Beaucoup arrivent aussi avec l’attente de trouver des êtres parfaits, puis se découragent en retrouvant en loge les mêmes travers que dans le monde profane.

Les offices, eux, pèsent lourd. Le vénérable maître récupère les problèmes de tous les frères et sœurs, et chaque poste — jusqu’au deuxième surveillant qui accompagne les apprentis — engage une vraie responsabilité. La vraie tâche du dirigeant, insistent Claudia et Dominique, est de diriger et de déléguer, pas de tout faire à la place des autres. L’ingérence dans les fonctions d’autrui prive les frères et sœurs de l’expérience qui les fait grandir : c’est une faute qui nuit à la loge autant qu’à l’officier épuisé.

S’épuiser aussi sur les colonnes

Franco raconte avoir refusé un poste malgré quatre-vingts sollicitations, préférant aller « masser les colonnes » — et s’y être senti profondément bien. Son retrait a poussé d’autres à se lancer, rééquilibrant la loge. Claudia nuance pourtant l’idée reçue selon laquelle seuls les plus actifs s’épuisent : rester sur les colonnes peut aussi user, car on ne recharge ses batteries qu’après avoir dépensé de l’énergie — c’est un mouvement de balancier. Elle distingue les overdoers, qui en font davantage sous le stress, de ceux qui, comme elle, se rétractent. D’où l’importance de l’empowerment et d’une régénération cyclique, à l’image du vénérable qui passe couvreur : aller vers la lumière, puis retourner vers l’ombre.

Laisser ses métaux à la porte du temple

Dominique et Sylvain reviennent sur la nécessité de dissocier la personnalité profane de la fonction maçonnique. On est mieux entouré, disent-ils, par des officiers qui ont librement choisi leur office que par des gens qu’on a poussés à la tâche. Dominique précise sa vision du grand architecte de l’univers, proche du dieu de Spinoza — universelle plutôt que religieuse. Le respect et la tolérance, conclut-il, créent la synergie qui permet à des sensibilités opposées de s’entendre.

Persévérer sans s’acharner

Interrogée sur le conseil à donner à qui vit un épuisement, Claudia insiste : apprendre à connaître ses limites, en parler, faire confiance à ses frères et sœurs, et parfois prendre le leadership plutôt que de subir. Franco enchaîne sur la communication non-violente — exprimer ce qu’on ressent au lieu d’assumer le silence de l’autre. Sylvain, fidèle à sa langue des oiseaux, décompose « épuisement » et invite à descendre dans le puits, jusqu’au cabinet de réflexion. Reste la nuance essentielle, offerte par Claudia à l’auditeur qui pourrait mal l’entendre.

« Persévérer, ce n’est pas continuer dans le même poste. C’est continuer à chercher votre vérité, votre compréhension de ce que vous vivez. »

— Claudia

Dominique referme l’échange sur une note d’optimisme : son rêve d’une franc-maçonnerie québécoise qui s’ouvre et rassemble toujours plus de Québécois. Persévérer, oui — sans jamais s’acharner.

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Sujets : Franc-maçonnerie · Vénérable maître · Podcasts

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