· par Franco Huard

La Franc-Maçonerie est-elle universelle? | Sous le Bandeau | VLOG | Épisode #33

En mai 2023, au Salon maçonnique de Lille, une table, un micro qui grésille et une question qui a l’air simple : la franc-maçonnerie est-elle universelle ? Pour l’ouvrir, l’historien Roger Dachez choisit la forme de la disputation médiévale — mais à l’envers, en commençant par le « c’est contre ». Et sa thèse tombe, volontairement provocatrice : non, la maçonnerie n’est pas universelle. Autour de lui, la franc-maçonne Françoise Rambotte, le philosophe Bruno Pinchard (venu remplacer Yves Hivert-Messeca, absent), le Belge Eddy Caekelberghs et, « le petit Québécois dans la salle », Franco Huard.

Les chiffres contre le mythe

Dachez déboulonne d’abord les statistiques fantaisistes. Non, il n’y a pas quatre ou six millions de maçons dans le monde, mais un peu moins de deux millions, dont près de la moitié aux États-Unis — avec une moyenne d’âge très élevée. Ses exemples frappent : l’Inde compte 20 000 maçons pour 1,3 milliard d’habitants, le Japon à peine 2 000, dont environ 1 500 citoyens américains. Fondamentalement, dit-il, la maçonnerie reste un phénomène européen et occidental. Pire : ses principes eux-mêmes changent d’un pays à l’autre. Là où l’Anglais récite « vérité, bienfaisance et amour fraternel », le Français invoque « liberté, égalité, fraternité » — une devise qui n’est pourtant entrée dans les textes maçonniques qu’en 1849.

Le genre, angle mort de l’universel

Françoise Rambotte relit l’article 3 des Constitutions d’Anderson : « ni esclaves, ni femmes ». Elle raconte les loges d’adoption, puis leur fermeture sous le Code civil de Napoléon, et déplore qu’aujourd’hui encore des obédiences masculines refusent d’accueillir les sœurs. Franco Huard répond par le terrain québécois : sur quelque 3 000 maçons, la Grande Loge du Québec commence à peine à s’ouvrir aux femmes, longtemps renvoyées vers l’Order of Eastern Star. Et il annonce un geste fort : l’initiation prochaine de la première femme non-voyante au Canada.

« Imaginez le plus beau symbole qu’on peut avoir de donner la lumière à quelqu’un qui ne la voit pas. »

— Franco Huard

Roger Dachez nuance aussitôt : l’Angleterre compte deux grandes loges féminines, 7 000 sœurs, déclarées « parfaitement régulières » par la Grande Loge Unie d’Angleterre dès 1999.

L’universel « en intention » : la parole au philosophe

Bruno Pinchard déplace le débat. En logique médiévale, distingue-t-il, il y a l’universel en extension — tous les membres sous une même loi — et l’universel en intention : une qualité idéale qui cherche ses membres. L’universalité extensive de la maçonnerie n’existe pas ; l’intention, si. Il évoque un « anthropos primordial », une « église invisible » qui traverse soufismes, vieilles traditions et gestes initiatiques de tous les continents, et rappelle que les aborigènes d’Australie pratiquent des initiations de même structure que les nôtres — l’initiation comme invariant anthropologique.

« Par son invisibilité même, la maçonnerie est effectivement réalisée universellement. »

— Bruno Pinchard

Obédiences contre chaîne d’union

Pour Eddy Caekelberghs, la réponse n’est pas dans les obédiences — « un tableur Excel », de la gestion secrétariale — mais dans les maçons eux-mêmes. La vraie chaîne d’union universelle est faite de celles et ceux qui font vivre les loges, pas des structures qui se disputent le pouvoir. Il en veut pour preuve ses jeunes frères de la génération Erasmus, accueillis d’une escale à l’autre, d’Autriche en Amérique latine. Et il cite la décision du Conseil constitutionnel sur le devoir de fraternité, née de l’affaire Cédric Herrou : un contenu qu’il revient aux maçons de définir.

Un idéal à construire

La table ronde converge : l’universalité n’est pas un fait, mais un chantier. On parle réseaux, écologie et « une seule santé », nouvel humanisme dans le sillage de la juriste Mireille Delmas-Marty. Dachez rappelle l’irréductible diversité française — l’ordre d’un côté, les obédiences de l’autre, comme l’écrivait Marius Lepage dans « L’Ordre et les Obédiences » — et souhaite que ces dernières deviennent des « arbitres de paix ». Pinchard, lui, referme sur l’image du monastère et de sa crypte, et sur l’hétérotopie de Gilles Lapouge : la loge, hors du temps et du lieu, réalise l’universel « par parcelles, par moments, par fragments ». Mot de la fin, québécois : « une bouchée à la fois ». Et, pour le Nord, un dernier universel bien réel — une bonne bière.

Chapitres

Sujets : Franc-maçonnerie · Roger Dachez · Franco Huard · VLOG

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