Épisode 58 · · par Franco Huard
Sous le Bandeau #58 – Le silence (2ème partie)
Il aura suffi d’un silence pour lancer toute une émission. Après avoir été « ghosté » sans explication sur des forums maçonniques où il partageait les vlogues de Sous le Bandeau, Franco a transformé sa frustration en matière à réflexion. Réuni avec Sylvain, Claudia, Yves Vaillancourt et Mathieu, il consacre ce 58e épisode — deuxième volet sur le sujet — à explorer un paradoxe : comment un même silence peut être à la fois une arme et une vertu, une blessure et un chemin d’élévation.
Un silence qui blesse : le « ghosting maçonnique »
Franco raconte comment ses accès à deux groupes — « Franc-Maçonnerie » et « Rite Écossais Ancien et Accepté » — ont été restreints, puis coupés, sans un mot des administrateurs. Ni courriel, ni explication : « silence radio ». Pour lui, ce mutisme relève d’une forme de violence psychologique, car il empêche toute réparation ; on lui refuse la truelle qui servirait à renouer le dialogue. Mathieu y voit un « ghosting maçonnique », ce même retrait qu’on observe quand quelqu’un cesse soudainement de répondre. Le groupe fait le parallèle avec la censure ambiante sur les réseaux sociaux, où couper la parole prive le débat de ses contradictions et fait, malgré lui, le jeu de la désinformation.
Ego ou humilité : les deux visages du silence
Sylvain propose une distinction qui traverse toute la discussion : le silence peut jaillir de l’ego comme de l’humilité.
« Quelqu’un qui est dans l’ego va souvent choisir le silence pour faire sentir à l’autre une forme de culpabilité, comme un moyen de censure. Alors que dans l’humilité, le silence est là pour observer, pour écouter, pour comprendre l’autre. »
— Sylvain
Yves rappelle qu’en maçonnerie, l’échange gagne à devenir triangulaire : la « triangulation de la parole » introduit un tiers qui désamorce la dualité, la rivalité et l’opposition entre soi et l’autre. C’est peut-être ce qui a manqué, note-t-il, dans la mésaventure de Franco.
Le silence de l’apprenti
La conversation bascule ensuite vers le versant créateur du silence. Le plus profond, rappelle Yves, est celui du cabinet de réflexion — l’épreuve de la terre —, une rentrée en soi sans frustration puisqu’on n’est pas dans une dynamique d’échange. Le silence imposé à l’apprenti prolonge cette expérience : on n’y cherche pas à avoir raison, on observe. Claudia témoigne de ce que cet apprentissage lui a révélé : faire le silence, ce n’est pas seulement se taire, mais apaiser aussi le mental, l’émotion et le corps. Ce silence multiple lui a ouvert une autre voix — celle du cœur, de l’intuition — et lui a appris à accueillir la critique sans se justifier, à dévoiler sa part d’ombre plutôt que de la cacher. Sylvain relie cette exigence aux enseignements des Premières Nations : une vérité ne s’intègre qu’en l’expérimentant, jamais en la théorisant.
Du silence bouddhiste à la méditation maçonnique
Mathieu décrit la méditation comme l’observation du chaos intérieur avant de pouvoir le calmer et concentrer son énergie. Mais il souligne une limite : on ne peut vivre en reclus, il faut redescendre dans le monde. Yves précise la nuance : contrairement au moine cistercien ou bouddhiste qui vise le lâcher-prise et se défait de l’illusion — la fameuse maya —, la franc-maçonnerie est un mouvement dialectique entre le temple et le monde profane. Son silence est relatif : il prépare une parole qu’il faut ensuite répandre. Le groupe s’accorde sur l’essentiel : le silence à conquérir est mental. Comme le disait un méditant à Franco, la meilleure place pour méditer, c’est en plein centre-ville, au milieu du bruit — il s’agit de laisser passer les pensées comme les wagons d’un train, sans s’arrêter à aucune.
La parole perdue, l’unité retrouvée
Vient alors le cœur symbolique de l’épisode. La parole perdue, insiste Yves, n’est pas la parole de tous les jours : c’est celle qui dirait une vérité sur soi et sur le monde — l’a-t-on seulement déjà possédée ? Reliée à la légende d’Hiram et au prologue de saint Jean, elle devient pour lui synonyme d’unité perdue. Claudia évoque ces instants d’illumination — un coucher de soleil, ces « glimpses » où l’on se sait à sa juste place — que la psychologie des profondeurs nomme le « sentiment océanique ». Mathieu, lui, retrouve ce vertige sous la voûte étoilée : l’expérience de l’éternité, ce point concentré où l’on mesure à quel point on est infiniment petit et pourtant relié à tout. La quête, résume le groupe, passe par le dépouillement : faire fondre le plomb pour trouver l’or, dégrossir la pierre brute, revenir du voyage « épuré » plutôt que chargé.
Non pas la censure, mais des secrets à vivre
En clôture, Sylvain retourne au point de départ. Si la maçonnerie a été accusée à tort de cacher ses secrets, c’est qu’on confond silence et censure. Les vérités ne sont pas dissimulées : elles doivent être vécues, intégrées par l’initié, sans quoi elles restent lettre morte — on aura beau vous parler de la parole perdue, tant que vous ne l’aurez pas éprouvée, vous resterez perdu.
« La franc-maçonnerie, c’est à la fois le silence et la parole. Le silence n’est pas une fin : c’est une étape préparatoire constante pour que la parole soit fraternelle. »
— Yves Vaillancourt
Un épisode qui, de la blessure d’un silence subi, remonte jusqu’au silence fécond — celui qui, patiemment, prépare une parole plus juste.
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